Caroline Gutmann : « Dans ce roman, j’ai voulu parler de la maladie autrement »

Les papillons noirs, ce sont d’étranges images qui apparaissent le soir quand la narratrice, Caroline, ferme les paupières. Lorsqu’elle apprend qu’il s’agit d’une tumeur, elle se résout avec calme à l’idée d’être opérée. Ici, aucun pathos, juste la recherche des mots justes pour dire comment prévenir les proches. A l’image de ce récit, tout en finesse et humour.

propos recueillis par

A Sainte-Anne, Caroline rencontre un personnage étrange qui l’aide à aller vers plus de sincérité. Peu à peu, le passé resurgit. Elle se plonge dans les carnets de son père et enquête sur sa généalogie, y découvrant un lointain cousin et des aïeux proches de Lautréamont, de Kessel. Les morts sont là pour aider les vivants, pense-t-elle. « Ils nous protègent et nous réconfortent ». Au cœur de ce roman vrai, la croyance que ceux qui nous ont précédés nous donnent des forces. Une belle idée qui touchera chacun, un récit bouleversant et passionnant qui comme le dit Caroline « nous apprend à voir plus loin et à capter les lumières cachées ». .

Comment vous est venue l’idée d’écrire « Les papillons noirs » ?

J’écris depuis toujours. C’est nécessaire pour moi de vivre dans un univers parallèle, celui du roman, dans lequel je peux me retirer à ma guise. Après avoir été opérée à Sainte Anne d’un méningiome (tumeur près du cerveau), l’écriture n’était plus une nécessité. Elle est devenue vitale.

Comment ce roman s’inscrit il dans votre œuvre ?

« Les papillons noirs » est mon quatrième roman et je m’aperçois que, bizarrement, j’ai toujours parlé de médecins : le docteur Véron, un médecin peu recommandable dans « le secret de Robert le Diable », le docteur Lamaze, l’introducteur dans les années 50 de l’accouchement sans douleur, mais aussi mon grand-père, dans mon second roman, et dans « le syndrome Nerval », un psychiatre bien perturbé.  Je vais beaucoup loin dans l’autobiographie avec « les papillons noirs » mais j’ai gardé le rythme du feuilleton car je veux que le lecteur ait toujours envie de tourner les pages.

Quel était votre projet ?

Dans ce roman, j’ai voulu parler de la maladie autrement. Il y a beaucoup d’idées fausses qui circulent : « l’épreuve de la maladie rend meilleur », « on fabrique son propre cancer »… La réalité est que la maladie fait peur, qu’elle est une tare dans notre société d’êtres parfaits et éternellement jeunes et qu’en voulant toujours trouver des raisons pour expliquer l’apparition d’un cancer (il a mal mangé. Il n’a pas fait de sport. Il a eu trop de stress…) on éloigne la peur et on rend le malade toujours coupable. Par le biais du roman, en racontant ce qui se passe vraiment dans la tête d’un personnage qui va vivre la maladie « au long cours » (trois graves maladies dans sa vie) j’essaye de rendre toutes ces questions sensibles.

Auriez-vous la gentillesse de faire partager aux lecteurs de Putsch comment la narratrice, a vécu ce cancer, son long parcours, le verdict qui tombe ?

Tout commence par l’apparition d’étranges images qui surgissent le soir quand la narratrice ferme la paupière.  Comme des branches d’arbres qui bougent. Ce que j’appelle « les Papillons noirs ». En fait un méningiome (une tumeur non cancéreuse) qui s’approche du nerf optique.  Une fois le verdict posé, la narratrice qui pensait avoir quitté pour de bon le monde des malades (même si à 45 ans elle a eu un sérieux problème au sein qu’elle préfère ne pas évoquer), voit tout son passé ressurgir. A 19 ans, elle a eu cancer du sang et passé des mois dans le service d’hématologie de l’hôpital Saint Louis. Une expérience dévastatrice qu’elle avait tenté d’enfouir au plus profond d’elle-même.  Ces souvenirs dit-elle, sont un peu comme des déchets radioactifs qui remontent à la surface. Pourquoi certains échappent à la maladie et s’en sortent comme elle jusque-là, pourquoi d’autres ne résistent pas ? C’est une question qui hante la narratrice et qui la rapprochera d’un personnage très important dans le roman, Charles Hinsti, l’ami de Kessel.

 

La couverture du roman « Les papillons noirs » de Caroline Gutmann ( JC Lattès)

Et l’annonce aux proches ?

Le souci de la narratrice est avant tout de préserver ses deux fils. Une mère ne doit pas être un fardeau pour ses enfants.  Elle attend le dernier moment pour leur expliquer la situation. Ils réagissent avec amour, lui apportant tendresse et réconfort. Tous comme les amis, un bien précieux que la narratrice cultive depuis l’enfance, comme fille unique, sans oublier l’ex, le russe fou, fidèle au rendez-vous et l’amant. La maladie révèle le vrai visage des gens et les soutiens sont souvent inattendus.

Quelle est la part d’autobiographie et de fiction des Papillons noirs ?

J’aime entrelacer le vrai avec l’imaginaire. Toute la partie sur la maladie « au long cours » est véridique même si à Saint Anne j’ai créé des personnages en me servant de voisines de chambre avec lesquelles j’ai séjourné. Les vies de mes ancêtres du côté paternel sont totalement réelles. Le roman naît de l’observation et, à Sainte Anne qui est un monde à part j’ai beaucoup regardé et écouté. C’est ainsi que le personnage d’Alexandre est sorti de mon imagination.  Il a du panache et j’en suis très fière.

Parlez-nous de la narratrice, de la manière dont vous l’avez construite,
de ses forces et ses faiblesses…

La narratrice est à la fois forte et fragile. Elle donne parfois l’impression d’être dans le déni car il y a pour elle des pensées où des souvenirs toxiques.  Elle se bat, veut s’en sortir mais elle est submergée par des vagues de profonde fatigue, d’angoisse et de doute qui la laisse à terre. Heureusement elle a beaucoup d’imagination et de l’humour. Elle est poreuse au monde un atout mais aussi une faiblesse.

De son rapport avec son père, Jean Gutmann.

C’est au fond le personnage central du roman. En convalescence la narratrice veut réparer tout ce que son père et elle ne se sont pas dit. A sa naissance Jean avait 65 ans, trois enfants d’un premier mariage, et peu de patience pour s’occuper d’une petite fille. Leurs rapports étaient toujours tendus et houleux mais, en creusant, la narratrice comprend qu’elle lui doit beaucoup. Mon père écrivait sur des petits carnets et était passionné par la généalogie. Les Cahiers du roman n’existent pas en tant que tels mais j’ai trouvé des notes et des témoignages.

Qu’y découvre-t-elle qu’elle ignorait sur sa famille ? Sur Lautréamont et Kessel ?

La découverte de la famille Hinsti est un cadeau inestimable.La narratrice connaissait des bribes de cette histoire, l’amour fou de son père pour sa mère, Madeleine, mais elle va découvrir un arrière-grand-père inouï, frère du Général Hinstin dans une famille de 8 enfants tous sur-diplômés et couverts de médailles. Ce pauvre arrière-grand-père, Gustave Hinstin, grand lettré lui aussi, professeur de rhétorique avait le malheur d’aimer les garçons et de tomber sur la route de Lautréamont, son élève au lycée de Pau. Marié de force, sa vie est une longue chute qui le conduit à l’asile. D’ autres personnages fascinants apparaissent dont, surtout, un cousin lointain, Charles Hinstin, que la narratrice va considérer comme un double car il a échappé, comme elle, trois fois à la mort. La narratrice vit ses aventures par procuration et se passionne pour son amitié avec Kessel rencontré au bout du monde à Kaboul. Kessel en a tiré une magnifique nouvelle « le Zombie » dans un recueil intitulé « Tous n’étaient pas des anges ».

Pensez-vous que la généalogie soit une thérapie ?

Pas vraiment, je crois plus en une chaîne d’amitié plutôt.

Comment avez-vous écrit ce roman ? Durée, construction, création des personnages, votre organisation…

J’avais déjà enquêté avant de tomber malade, puis il est devenu vital d’écrire.

Vos auteurs préférés ?

Nerval, Flaubert, Balzac et Proust.

 

« Les papillons noirs » de Caroline Gutmann (JC Lattès)

©PUTSCH – Toute reproduction non autorisée est interdite.

(crédit photo : Brigitte Baudesson)

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