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David Sala : à la conquête de Stefan Zweig

Par Nicolas Vidal – David Sala revient pour nous sur ce magnifique projet BD où il a adapté une nouvelle de l’écrivain Stefan Zweig, “le joueur d’échec”. Un travail admirable et une vision personnelle de ce récit où David Sala excelle dans le trait, le choix des couleurs et la construction d’un récit entre folie, secrets et échecs. Un des albums de l’année assurément !

propos recueillis par

David Sala, vous poursuivez avec « Le joueur d’échecs » votre route dans le monde fantastique de la bande dessinée après quelques années consacrées à l’illustration jeunesse. Pouvez-vous nous parler de ce cheminement graphique ?

Ma démarche est toujours la même. Ici comme pour ma bande dessinée précédente, « Cauchemar dans la rue », c’est l’histoire qui détermine en grande partie les choix graphiques.
Ce parti pris n’est pas toujours confortable, mais il me permet d’être en adéquation avec le récit, d’être juste.
En tant que dessinateur, cela me met en danger et m’oblige à progresser.

Pourquoi votre choix s’est-il porté sur Stefan Zweig ?

j’ai découvert Stefan Zweig avec le joueur d’échecs. Outre celui-ci, plusieurs de ses textes m’ont particulièrement marqué; il était un esthète, voué à son art, soucieux de sonder et de décrire l’âme humaine, son oeuvre emprunte de noirceur et de désespoir le place dans la catégorie des auteurs que j’aime lire.

Et concernant plus particulièrement sur «Le joueur d’échecs » ?

J’ai découvert cette nouvelle pendant mes années d’études, et elle est restée gravée quelques part, pas loin. Il y a la force de l’histoire, servie par le style flamboyant de Stefan Zweig, mais surtout le lien qui existe avec la vie de son auteur. On ne peut pas dissocier le drame de Mr B (le héros de l’histoire ) de celui vécu par Zweig. La violence de cette nouvelle se mêle de manière intime avec ce moment particulier de l’Histoire .

Adapter Zweig en bande dessinée était un pari risqué. Qu’est ce qui vous décidé à tenter l’aventure au vu de l’importance et de la complexité de Stefan Zweig?

Au départ, juste une évidence de devoir travailler sur ce texte, inconscient de l’ampleur de la tâche.
Cependant l’élément déterminant, le déclencheur de ce projet a été Benoit Mouchart , le directeur éditorial de Casterman .
Ce projet était très important pour moi et dans une certaine mesure, un travail plus intimiste. Benoit et Christine Cam, mon éditrice, ont immédiatement compris cette démarche, cet enjeu, ils m’ont encouragé à aller dans cette voie. Cette marque de confiance a été déterminante pour la suite.

De façon purement technique, comment avez-vous appréhendé et transposé votre trait et votre style de l’illustration jeunesse à la BD ?

Mon travail en bande dessinée était jusqu’à présent centré principalement sur l’utilisation de l’ombre et la lumière avec une tendance au réalisme. Au fil des albums cependant j’ai eu l’impression d’avoir été au bout de quelque chose et qu’il fallait aujourd’hui faire table rase de ce savoir faire qui devenait de moins en moins stimulant . Comme je l’avais expérimenté dans mes albums jeunesse , sortir d’un réalisme brut me permettait de faire rentrer dans mes images une plus grande palette de possibilités. Tordre un peu le réel me donne l’impression d’être souvent plus juste, ou tout du moins plus proche de mon ressenti.

Quelles techniques graphiques avez-vous principalement utilisées pour « Le joueur d’échec » ?

Je travaille de manière traditionnelle, en couleur directe, avec juste du crayon à papier et de l’aquarelle.

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Pouvez-nous nous détailler la page 85 de votre BD qui est une planche complexe et magnifique ?

L’idée de cette planche était de traduire en image l’état mentale de Mr B. J’ai tenté de montrer dans cette case toute la complexité de son état mental, Mr B. tente de survivre en se créant un espace de liberté qui le sauve pour un temps, pour le précipiter ensuite dans la folie.

Est-elle une représentation de la folie ?

C’est en effet ce que je souhaitais traduire.

Cette BD est-elle inspirée et nourrie par des références à des artistes? On pense notamment à des peintres.
Je ne travaille pas consciemment avec des références picturales, elles font partie de moi, comme des amis bienveillants qui m’accompagnent.

Pour finir, comment avez-vous travaillé sur votre scénario par rapport au texte de Zweig ? On imagine que le travail de sélection sur la narration par rapport au texte original a du être délicat.

C’était de toute évidence ma plus grande appréhension.Même si visuellement je me devais d’aller chercher ailleurs et plus loin, j’ai vite compris que le défi de ce projet était le scénario.
La première étape de cette adaptation a été de définir précisement ce que je souhaitais dire, extraire l’essence du propos et de trouver l’angle pour le faire.
La second étape: comment le dire ? Comment traduire par l’image, ce que le texte, de part sa richesse et sa complexité, dit avec tant de justesse. Pour faire une véritable bande dessinée et non pas un livre illustré , je devais donc ne pas trop m’appuyer sur les mots mais construire un “vocabulaire visuel » singulier, adapté au récit.
Certaines séquences ont parfois été de véritables défis narratifs, aussi me suis-je beaucoup fié à mes émotions et à mon instinct de lecteur.
Je ne suis pas un véritable scénariste, je n’ai, dans ce domaine, aucune technique à proprement parlé. Mais j’ai travaillé avec un des meilleurs, Jorge Zentner. A ces côtés pendant quelques années, j’ai peut-être appris un peu.

David Sala
Le joueur d’échec
d’après la nouvelle de Stefan Zweig
Editions Casterman

( Photo David Sala – D.R)

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