La Grande Guerre : Avancer comme des somnambules vers la guerre

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Par Régis Sully – bscnews.fr / «Le déclenchement de la guerre de 1914 n’est pas un roman d’Agatha Christie à la fin duquel nous découvrons le coupable, debout près du cadavre dans le jardin d’hiver, un pistolet encore fumant à la main »
Nous approchons de la commémoration du centenaire de déclenchement du premier conflit mondial. 1914 est une année qui inaugure une époque terrible pour l’Europe et le monde.

C’est l’histoire du XXème siècle qui commence par une immense tuerie, se poursuit par un second conflit mondial et qui se termine avec la disparition des pays issus du traité de Versailles et des traités annexes ( dislocation de la Yougoslavie et de la Tchécoslovaquie). Mais cet anniversaire n’est pas le seul fait à prendre en compte pour connaître cet épisode tragique. En effet pour Christopher Clark enseignant d’histoire à Cambridge, notre époque nous prédispose à mieux appréhender cette mécanique infernale qui va entraîner l’Europe dans le premier conflit mondial. Ainsi l’attentat du World Trade Center en septembre 2001 nous rend plus sensibles aux conséquences que peut avoir un attentat comme celui de Sarajevo le 28 juin 1914 perpétré par une organisation terroriste. De même poursuit l’auteur, les guerres des années 1990 qui ont ensanglanté la Yougoslavie sont venues nous rappeler la vigueur du nationalisme serbe. Avec l’Union européenne nous portons un regard moins sévère sur l’empire multiculturel d’Autriche-Hongrie. Bref un environnement qui favorise une lecture plus objective des années qui ont précédé la première guerre mondiale.
L’auteur va retracer, avec talent l’enchevêtrement des faits, qui vont aboutir à la catastrophe en laissant une large place aux Balkans et en particulier à la Serbie. Il n’est pas question de restituer, ici, l’enchaînement des événements mais de souligner que l’auteur s’attache plus au comment en est-on arrivé là plutôt qu’au pourquoi. Un des intérêt du livre est de mettre en exergue l’initiative des individus, initiative qui parfois brouillait la cohérence des politiques étrangères des pays respectifs. Même les pays qui avaient un empereur ou un roi n’avaient toujours pas une politique étrangère lisible par les autres qui avaient du mal à cerner les véritables lieux de décisions personnifiés à tort chez la tête couronnée. Pour ajouter à la confusion chaque pays comptait dans ses rangs des faucons et des modérés, des civils et des militaires; c’est le cas en Russie mais également en Autriche-Hongrie et dans tous les autres pays. Quand le pouvoir central s’affaiblissait les ambassadeurs gagnaient en autonomie. La France n’échappe pas à cette situation ou la brièveté du passage des ministres des affaires étrangères laissent aux fonctionnaires du quai d’Orsay, germanophobes une grande influence, de même les ambassadeurs ne se percevaient pas toujours comme des subalternes du gouvernement. L’affaire d’Agadir ( 1911) est révélatrice des luttes intestines entre factions. Ainsi Caillaux, président du conseil négocie un accord avec Berlin à l’insu de son ministre des affaires étrangères et des hauts fonctionnaires. Du côté Allemand, Kiderlen secrétaire d’Etat tient à l’écart des négociations le chancelier et le Kaiser. Toujours en France, le rôle décisif de Poincaré dans la politique de fermeté est souligné même lorsqu’il est président de la République, fonction qui aurait dû le pousser à plus de retenue. Le mérite de ce livre est donc de rendre plus vivante l’histoire de ces relations internationales en 1914 et dans les années qui précèdent en relatant les actions des individus. L’attitude de Maurice Paléologue, ambassadeur de France à Moscou, qui envoie un compte rendu d’entrevue avec le tsar avant qu’elle n’ait eue lieu est particulièrement savoureux. Seuls deux à priori, qui ne seront pas sans conséquences,semblaient être partagés par tous les protagonistes: L’Autriche-Hongrie est un anachronisme voué à disparaître et la surestimation de la puissance économique et militaire de la Russie. L’instabilité des pouvoirs au sein des exécutifs européens, les changements rapides des situations en Europe produisaient des fluctuations des politiques étrangères et l’auteur de ne pas toujours retenir le terme de stratégie pour qualifier la politique extérieure des Etats européens tant celle-ci est mouvante même parfois au sein des alliances. Ainsi Christopher Clark n’épouse pas entièrement les thèses qui essaient dans la droite ligne de l’article 231 du traités de Versailles de rendre l’Allemagne et ses alliés responsables du déclenchement de la guerre. Pour l’auteur, un des défaut majeurs de ces analyses culpabilisantes est de ne pas prendre en compte les interactions entre Etats et d’interpréter les actions des décideurs comme étant planifiées et conduites d’une manière rationnelle pour aboutir à la guerre. A l’époque de la guerre froide, les responsables politiques,l’opinion publique également, imaginaient l’hiver nucléaire qui succèderait à un conflit mondial. En 1914, les responsables politiques de l’époque avançaient vers la guerre les yeux ouverts sans voir les horreurs qui en résulteraient: de véritables somnambules. Passionnant de bout en bout.

Les somnambules
Christopher Clarck
Editions Flammarion
Collection Au fil de l’histoire
668 pages
Prix : 25 €

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