Camille Laurens : une magnifique réflexion sur le retour à soi et sur le phénomène de répétition

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Par Laurence Biava – bscnews.fr/ Ce dernier livre de Camille Laurens, intitulé « Variations », est une magnifique réflexion sur le retour à soi et sur le phénomène de répétition, de ressassement. Camille Laurens a mis de nombreuses années à écrire cet opus et sa pensée juste et fine ennoblissent encore davantage cette maturation et ce compagnonnage, cette obsession et cette nécessité qui en font sa force et sa tension.

Si notre vie n’est que répétition, alors qu’est ce donc ? Un bien ou un mal, un mouvement vers l’avant ou une régression ? Comment en parler ? En posant cette question le livre passe au crible nos réflexions, nos lieux communs, nos attitudes, nos réflexes, nos tics et nos situations : il analyse, creuse et sonde le sens même de nos existences, nos actes réfléchis et inconscients, acceptables ou transgressifs. On relit Gary, Péguy, Cixous, Kafka avec bonheur. On est interpellé , on est fasciné par ce pouvoir d’exploration de la répétition dans nos vies. J’ai aimé le chapitre sur Hélène Grimaud, le lieu commun, « Pourvu que toujours », la danse, la musique, la perpétuité, la résurrection, l’Histoire et sa consistance, et le théâtre : « ce qui rend déchirant le spectacle vivant c’est qu’on ne le reverra jamais », le magnifique chapitre « 21 » où elle nous confronte à la folie d’une jeune asiatique qui lui demande ce que font les clowns qu’elle va aller voir au cirque avec son papa, comment la répétition de cette simple question signe le dérèglement psychique de celle qui la pose. Car le livre navigue entre la confession personnelle, -habituelle chez Laurens- depuis, au début du livre, les séances de repassage de la grand-mère à une observation presque entomologique des humains, aux méditations poétiques en passant par la philosophie et la psychanalyse…C’est un livre d’une très haute tenue, d’une belle élégance acide, d’une rage policée mais saillante. Laurens reprend le travail de la psychanalyse quand elle rencontre le phénomène de répétition qui surprend : cette dernière va même jusqu’à pousser l’imagination à conclure à une redéfinition des faits dans leur temporalité et dans leur causalité, faisant en cela le lit des diseurs de vérité et des voyants en tout genre. L’auteur explique que la répétition est le signe du caractère conservateur de la pulsion , ce qui faisait dire à Freud : « Dans l’inconscient psychique on peut reconnaître la suprématie d’une compulsion de répétition provenant des motions pulsionnelles et dépendant vraisemblablement de la nature la plus intime des pulsions , suffisamment puissante pour se placer au-dessus du principe de plaisir » C’est pour cette raison que Laurens nous affirme que la notion de répétition doit se comprendre, sur le versant pulsionnel de son explication, comme inhérente à l’exigence propre à la pulsion, de retour de la présence qui originellement apporte la satisfaction .Les signifiants , comme traces de cette présence, constituent le réseau d’associations selon lequel s’opère l’articulation de sa demande par le sujet, qui prend le caractère d’une insistance de la chaîne signifiante. Dans tous les chapitres, notamment le 16ème, qui commence par la citation de Samuel Becket, on remarque que le sujet de l’inconscient répète sans arrêt son désir, jusqu’à en être dépendant, d’où l’angoisse de ne pouvoir l’arrêter à défaut de le contrôler, voire de le maîtriser. Camille Laurens exprime bien que la répétition vient faire résistance, qu’elle peut être un obstacle à la remémoration, qu’il est important de procéder par associations libres. Le but intime n’est il pas de combler les lacunes de la mémoire, et d’entrer dans cette dynamique qu’est le fait de vaincre les résistances du refoulement ? Plus les chapitres se succèdent et plus la répétition quand elle devient symbole de résistance s’accentue. Ainsi faut il traduire en actes, parce que le fait de traduire en actes, fait que la résistance se substitue au souvenir oublié : dire « je » (excellente page 128 à propos de Pascal), il faut se répéter au point d’en faire une action inconsciente. Répéter évidemment cet acte sans savoir qu’il s’agit d’une répétition, au point de le dissimuler, de le faire disparaître, de ne plus savoir qu’il existe (p 129 «… notre chien nous reconnaît pourtant »). J’ai bien aimé l’exemple de certains silences, résistances à la cure et au retour du souvenir, qui semblent tout dire, sous forme de répétition. J’ai adoré le lien que fait l’auteur entre les rapports entre transfert, résistance et compulsion de répétition quand celles-ci se mélangent ou s’organisent de manière transversale. J’ai compris le transfert, lui-même répétition inconsciente de situations anciennes quand lui-même s’identifie proportionnellement à la mise en actes – ou répétition inconsciente – qui remplace la remémoration du souvenir. Intéressant également ce que tous les individus répètent, leur façon de réagir qui prend sa source dans les actes de l’enfance fortuitement refoulés. Camille Laurens puise et évalue les symptômes. Tout ce qu’elle se remémore se situe dans l’ordre symbolique (Lewis Carroll, le Roi Lear), on sent un imaginaire et une érudition surpeuplées..Envahies. Ce qui est intéressant ici, c’est le parallèle référencé avec Freud quand il ne s’agit pas de Lacan .On rappellera que pour avoir abordé la répétition par le biais de la mémoire, Freud distingue mémoire et répétition: dans la mémoire, la trace mnésique aurait justement pour effet une non-répétition, puisqu’elle permet à tout organisme vivant doué de mémoire de ne pas réagir à une stimulation, à une situation qu’il a déjà rencontrée de la même façon la seconde fois que la première. Au contraire dans le phénomène de la répétition, si la trace mnésique fait retour, qui insiste et contraint le sujet à une répétition, c’est parce que le procès même de la répétition se constitue de quelque chose de définitivement perdu à la redécouverte de quoi le sujet se voue pour retrouver la satisfaction de la première fois, satisfaction tout à fait réelle. C’est ce que dit le chapitre 28 qui débute en citant « Les fourberies de Scapin », chapitre dont la logique s’articule autour d’un manque inaugural. Que nous dit Laurens ? Elle nous dit qu’il y aura toujours une disjonction temporelle entre la satisfaction obtenue et la répétition poursuivie, une discordance entraînant que ce ne sera dorénavant plus que re-trouvaille, elle-même marquée du signe de l’impossible, un objet perdu, une insatisfaction foncière qui prend nom de désir. Voilà, ce sont des variations philosophiques qui bousculent, surprennent et subjuguent. « Ecrire ne répète pas, écrire sort du sillon, du passé rien n’est reproduit, des mots rien n’est rebattu, de la douleur rien n’est ressassé. Je ne remâche pas, j’invente. Je ne me baigne jamais deux fois dans mes phrases, même cent fois raturées,. Rien à repriser, tout est neuf ; rien à rappeler, tout est présent ; rien à ressusciter, tout est vivant, j’écris. » En lisant ce livre rare, on sait pourquoi les saisons reviennent, on sait pourquoi les gens qui s’attirent se ressemblent, on sait pourquoi les scénarios se répètent, on comprend les routines qui s’installent. On sait aussi pourquoi les cœurs battent. Et pour quoi l’on RE-vit à l’éternel, sous le sceau des éternels recommencements..

Titre: Encore et jamais – Variations
Auteur: Camille Laurens
Editions: Gallimard

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