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Pluie d’été : un spectacle contemplatif

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Ce n’est pas un mais deux points de vue que nous vous proposons à propos du spectacle Pluie d’été. De quoi donner envie d’aller soi-même ensuite se faire sa propre idée !

LE CONTRE

Par Mélina Hoffmann – bscnews.fr / Ernesto est l’un des sept enfants d’une modeste famille d’immigrés vivant à Vitry-sur-Seine, en banlieue parisienne. Un jour, il découvre qu’il est capable de lire sans qu’on ne lui ait jamais appris. Il annonce alors à ses parents qu’il ne veut plus aller à l’école. « A l’école, on m’apprend des choses que je ne sais pas », leur explique-t-il.

Tout le monde s’inquiète, s’interroge sur ce petit garçon qui semble comprendre déjà tellement de choses dont – paradoxalement – il ignore tout… Ses parents, un peu dépassés, le soutiennent finalement dans sa décision. L’instituteur est perplexe, mais reste tout aussi passif. Jeanne, la sœur d’Ernesto, croit en lui. Une tendre complicité unit ces deux-là. Ernesto, quant à lui, croit en quelque chose sans savoir de quoi il s’agit vraiment, mais « Ce n’est pas important » dit-il. Rien n’est vraiment important à ses yeux, et surtout pas le pourquoi du comment. Dans ce texte publié en 1990, Marguerite Duras aborde le thème du savoir, et de l’enfant « génie » qui comprend déjà trop bien la vie, sa vacuité, pour pouvoir s’y prélasser avec un bonheur naïf. Il ne se passe finalement pas grand chose autour de ce thème, et c’est bien ce que l’on retrouve dans ce spectacle qui se révèle assez lent et contemplatif. L’absence de décor et la disposition ingénieuse de la salle en carré autour de la scène créent une ambiance épure et une grande proximité entre le public et les comédiens. Des comédiens qui se mélangent d’abord au public et lisent le texte, donnant l’impression un peu déroutante qu’ils ne savent pas ce qu’ils doivent faire, qu’ils improvisent. Les rôles s’échangent entre les comédiens qui s’emparent peu à peu de la pièce pour nous plonger dans un quotidien des plus banals. On a du mal à se laisser emmener, tant par l’histoire que par le jeu des comédiens. Beaucoup de longueurs – surtout au début -, d’instants qui s’éternisent inutilement au point que les spectateurs se cherchent parfois les uns les autres du regard, comme pour trouver une réponse, une explication, un sens peut-être. On attend une émotion, un petit quelque chose en plus qui ne vient pas. On rit parfois un peu, tout de même, notamment grâce au jeu complètement décomplexé et convaincant d’Ava Hervier qui s’abandonne entièrement à l’interprétation de son personnage et nous permet, malgré tout, de passer un agréable moment.

LE POUR :

Vanitas vanitatum, omnia Vanitas

Par Florence Gopikian Yérémian – bscnews.fr/ La pièce semble partir de rien : une scène centrale vide, silencieuse, entourée de bancs ou les spectateurs ont pris place. Attentifs et perplexes, ils attendent autour de ce ring théâtral et se toisent du coin de l’œil, impatients. Puis une voix lasse et rauque s’élève, quelque part dans le public. C’est celle de la mère. La mère qui peste, assise sur sa morne destinée en épluchant ses pommes de terre. Face à elle, son unique lumière la questionne: c’est Ernesto, le fils prodige de sa foisonnante tribu. Au fil des épluchures qui tombent sèchement sur le sol, un étrange dialogue s’instaure entre ces deux êtres diamétralement opposés : l’enfant savant refuse d’aller à l’école tandis que sa mère, inculte mais intuitive, tente de comprendre la raison de ce rejet en buvant les paroles de son fils prophète comme du petit lait. Leur complicité est palpable, colérique mais délicieuse. Au cœur de cette famille d’immigrés laissée en friche dans la banlieue de Vitry sur Seine, Ernesto ne se tait jamais. Inconsciemment guidé par un cerveau en sempiternelle ébullition, il s’interroge sur le monde et le sens de la vie. Avec des mots d’enfants mais une pensée d’adulte, Ernestino nous explique qu’il n’a plus besoin d’aller en classe car là-bas  » on lui apprend ce qu’il ne sait pas. » « Absurde !! » diriez-vous? Non. Pas plus absurde que l’existence misérable de sa mère, pas plus absurde que cette croyance en un dieu que personne n’a jamais rencontré, pas plus absurde que ce besoin universel de connaissances encyclopédiques qui ne mène finalement à rien car, au bout du compte, la mort nous attend tous…« Vanitas, vanitatum tout n’est que vanité », c’est cela que le jeune Ernesto a compris trop tôt et qu’il tente de prêcher autour de lui: sa certitude et son omniscience sont telles qu’il parvient à convaincre non seulement ses parents, sa sœur et son maitre d’école mais il nous convainc aussi! Il faut dire que la portée philosophique du texte de Margueritte Duras est magnifiquement véhiculée par le jeu sobre et gravitationnel des trois acteurs (Jean-Claude Bonnifait, Raouf Raïs et Ava Hervier – qui s’approprie à corps perdu le rôle de la mère !) La mise en scène intimiste et très épurée de Lucas Bonnifait peut, à priori, sembler un choix singulier mais au fil de la lecture elle se justifie entièrement car elle amplifie l’émotion et la dramaturgie existentialiste de la prose durassienne. A la lumière d’un feu de bois, on partage donc le quotidien de cette famille en marge de la société. Un quotidien elliptique chargé de questions sans réponse et de violence silencieuse. Un quotidien qui, en fait, déborde d’amour quelque soit le degré d’intelligence consenti à chacun…

‘La pluie d’été’
d’après le roman de Marguerite Duras
Adaptation et mise en scène : Lucas Bonnifait
Avec Jean-Claude Bonnifait, Ava Hervier et Raouf Raï

Au Théâtre de l’Aquarium du 9 au 28 avril 2013 – Du mardi au samedi de 14h à 19h

Route du Champ de manœuvre – Paris 12e Tel. 01 43 74 99 61 – www.theatredelaquarium.com

Note : La pluie d’été appartient au cycle « Bourreaux d’enfants » proposé par l’Aquarium. Ce cycle vous permet de découvrir une deuxième pièce après un entracte de 15 minutes: Notre Avare d’après Molière.

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