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Histoire : L’Europe entre Hitler et Staline

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Par Régis Sully – bscnews.fr / Timothy Snyder délimite l’objet de son étude avec précision dans le temps et dans l’espace. Il s’agit des territoires qui se situent à l’est de l’Europe couvrant les régions qui ont été sous la botte nazie et la férule soviétique entre 1933 et 1945. Ils s’étendent de la Pologne centrale à la Russie occidentale en passant par l’Ukraine, la Biélorussie et les pays Baltes.

Ces terres ont été le théâtre d’une violence de masse jamais vue dans l’histoire. 14 millions de personnes y ont été massacrées. Les victimes, essentiellement des Juifs,des Biélorusses des Ukrainiens,des Polonais,des Soviétiques et des Baltes, ont toutes été des civils. Mais attention prévient l’auteur qui légitime ainsi son étude, l’histoire singulière de telle ou telle population ne saurait expliquer ce qu’il lui est arrivé. « Souvent ce qui arriva à un groupe n’est compréhensible qu’à la lumière de ce qui est arrivé à un autre». Regrouper et mettre en relation ces massacres est l’objet de ce livre et donne une vision particulière de cette période.
Dans les années 1930, les tueries de masse ont été presque exclusivement le fait de l’Union soviétique. La collectivisation des terres agricoles, les prélèvements exagérés sur les récoltes pour exporter le surplus afin de financer l’industrialisation, furent réalisables qu’avec le concours d’un appareil répressif efficace autant qu’impitoyable. L’Ukraine a été particulièrement touchée par la répression. Une famine effroyable y sévit, qui fait écrire à l’auteur que « mourir de faim avec un peu de dignité était hors de portée de presque tout le monde ». Pour l’Ukraine, à la fin de 1933, il dénombre 3,5 millions de morts en comptant les exécutions et les victimes de la famine. À cela il faut ajouter plusieurs milliers d’Ukrainiens envoyés au Goulag. La deuxième vague de tuerie de masse,dans ‘les Terres de sang’, repérée par l’auteur date des années 1936-37 où les Koulaks et les Polonais vivant en Union soviétique furent les victimes principales du NKVD, désignés comme les boucs émissaires des ratés de la politique de Staline. Exécutions, déportations ont été souvent le lot des citoyens soviétiques qui avaient la nationalité polonaise. L’auteur évalue à 257 000 le nombre de victimes et qualifie cet épisode de « massacres ethniques ». Le régime communiste établissait un lien entre appartenance ethnique et loyauté.
Curieusement, les démocraties occidentales prêtèrent davantage attention à ce qui se passait dans l’Allemagne nazie que dans la patrie du socialisme qui avait eu l’habileté d’apparaître comme la championne de la lutte contre le fascisme. Difficile de la critiquer sans vouloir apparaître comme un suppôt du fascisme.
Le pacte germano-soviétique d’août 1939 amorça une autre série de massacres dans les « Terres de sang ». En effet, des clauses secrètes permirent, après l’invasion de la Pologne en septembre 1939 par l’Allemagne nazie, de partager la Pologne entre Allemands et Soviétiques. De part et d’autre de la ligne Ribbentrop/Molotov il y eut une volonté commune d’éliminer les élites polonaises . Ainsi du côté allemand, les Einsatzgruppen accomplirent cette tâche avec zèle. Ils s’illustrèrent également dans la chasse aux juifs. Les Soviétiques de leur côté déportèrent en priorité les officiers polonais et firent preuve de beaucoup plus d’efficacité dans l’élimination des cadres de la nation polonaise. De septembre 1939 à juin 1940, les Etats soviétique et allemand avaient tué 200 000 citoyens polonais et en avaient déporté près d’un million ».
Si de 1933 à 1938 les tueries de masse ont été le fait exclusivement de l’Union soviétique, de 1939 à 1941 elles furent le fait des deux puissances totalitaires. En revanche de 1941 à 1945, l’Allemagne nazie fut seule responsable de la quasi-totalité des massacres. Il faut dire que l’affaire avait été pensée. Les dirigeants allemands avaient planifié la colonisation de l’Union soviétique jusqu’à l’Oural. Ils avaient prévu que 31 à 45 millions de Slaves devaient disparaître. Si l’Union soviétiques n’avaient pas endigué l’offensive allemande les ‘Terres de sang’ l’auraient été davantage.
Cependant les terres conquises par l’armée allemande n’échappèrent pas aux massacres ni à la famine. Cette dernière fut délibérée, il fallait nourrir en priorité l’armée et la population allemande. L’Ukraine fut particulièrement touchée. « Les pelotons de soldats allemands ressemblaient aux brigades communistes d’une décennie plus tôt, s’emparant d’un maximun de nourriture aussi vite que possible.». Les massacres touchèrent d’abord les prisonniers de guerre soviétiques. L’auteur évalue à 3 millions le nombre de morts dans les camps. Ensuite les populations civiles de l’Ukraine jusqu’au pays Baltes furent l’objet de massacres par représailles bien souvent comme en Biélorussie où les habitants étaient pris entre les partisans et les forces d’occupation. Reste que la population la plus visée était les juifs, exterminés par les Einstzgruppen aidés par des gens du cru qui avaient été persécutés précédemment par NKVD. Ensuite fin 1941 les‘Terres de sang’ accueillirent les camps d’extermination de Belzec,Sobibor,Majdanek et Treblinka où de nombreux juifs de ces régions furent gazés ; sur 3 millions de juifs polonais tués au cours de l’Holocauste,7% trouvèrent la mort à Auschwitz. Près de 1,3 million furent exterminés à Treblinka(700000), à Belzec( 400000) Sobibor(150000) et à Majdanek(50000).
En juin 1944 l’offensive soviétique ouvrit la route de la Pologne. Seulement les Polonais qui connurent l’occupation soviétique avant celle de l’Allemagne ne voyaient pas d’un bon œil l’arrivée des troupes soviétiques. L’occupation de 1939 et la brutalité des Soviétiques étaient restées vivaces dans leur souvenir. Le massacre de Katyn était connu. L’armée intérieure pour asseoir la souveraineté de la Pologne face à l’avancée de l’Armée rouge déclencha l’insurrection à Varsovie en août 1944. Elle se solda par un massacre des Polonais et la destruction de la capitale par les Allemands. Staline, dont les troupes campaient sur la Vistule, ne trouva que des avantages à cette situation et notamment l’anéantissement des résistants polonais qui auraient pu être un obstacle à l’installation d’un régime communiste en Pologne. D’ailleurs le NKVD exécuta les rescapés de l’armée intérieure en entrant dans Varsovie en janvier 1945.

Cette histoire des‘Terres de sang’ éclaire d’un jour nouveau ce pan de l’histoire de l’Europe et permet de comparer les deux systèmes totalitaires qui ont tour à tour dominé cet espace. On lira avec le plus grand intérêt le chapitre conclusion de ce livre passionnant.

Terres de sang
Timothy Snyder Editions Gallimard
27 €

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