Eloge du marbre à la chapelle de l’Hôtel Biron

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Par Florence Gopikian Yérémian – bscnews.fr/ Tandis que le Musée Rodin achève ses travaux, la chapelle de l’Hôtel Biron consacre ses deux salles à une très belle exposition temporaire.

Aline Magnien, commissaire de la manifestation Rodin, la chair, le marbre a eu l’ingénieuse idée de sélectionner une cinquantaine de sculptures afin de mettre en avant la place du marbre et de la taille directe dans la carrière de l’artiste. Vous croyiez connaître Rodin ? Vous risquez d’être surpris….Le parcours est chronologique et s’étend de 1871 à la mort de Rodin en 1917. Le visiteur est sagement accueilli par des pièces très (trop ?) classiques comme le buste léché d’une mondaine, la fragile figure d’une petite orpheline ou l’Homme au nez cassé dont l’aspect antiquisant ne peut que faire penser aux nobles philosophes d’antan. Des œuvres somme toute académiques et séduisantes mais n’apportant rien de novateur. L’aventure commence réellement vers 1884 avec le portrait de Mme Morla Vicuna, femme d’ambassadeur dont Rodin a réalisé un buste à la facture inhabituelle : au lieu d’envelopper délicatement les épaules lisses et dénudées de cette élégante, il la love dans un écrin de marbre mal dégrossi. La rugosité de la roche intrigue par rapport à la sensualité épidermique de la dame et pourtant elle retient le regard, elle le captive même. Est-ce un choix esthétique où une œuvre inachevée ? La réponse est évidente et se trouve dans chacune des autres œuvres exposées: Rodin revendique l’inachevé comme moyen créatif. Il s’amuse à laisser transparaître le roc, le modelé, il égratigne le marbre, il y taille de l’écume et y cisèle des fleurs rugueuses. Il suffit de regarder L’étoile du matin pour comprendre son approche : le visage représenté est prisonnier de la roche, il n’en sort qu’à moitié ce qui lui confère un aspect énigmatique et attrayant. L’on a envie d’extraire cette figure de la pierre, de l’aider à quitter cette enveloppe froide et rigide. Il en va de même avec la sublime tête de Camille Claudel nommée La Pensée : Rodin l’a si bien ancrée dans la masse qu’elle semble prisonnière. Elle se confond avec le bloc de marbre, elle s’y enfonce, s’y enlise et se fait aspirer par la matière.

Lorsque l’on déambule à travers l’exposition, l’on sent à quel point l’aspect brut et originel du matériau devient progressivement prédominant dans la création de Rodin car il est source d’effets lumineux, de reliefs et d’éveil des sens. A l’exemple des Esclaves de Michel Ange, le maitre penseur aime confronter le « finito » et le « non finito », le rendu lisse d’une figure à l’aspérité de la pierre, le parfait à l’imparfait, le divin à l’humain…Cela transparait dans La Tempête où un visage à la bouche béante semble surgir d’un bloc de marbre brut, dans Orphée et les ménades émergeant de flots marmoréens, dans Adam et Eve où les amants s’enlisent autant dans leur sommeil que dans la pierre et surtout dans sa Danaïde : sublime Danaïde à la chute de reins vertigineuse et dont la chevelure se confond et s’englue dans la masse blanche et organique du marbre. Difficile de ne par vouloir effleurer du bout des doigts cette pure invitation à la luxure…En laissant la pierre visible, Rodin nous divulgue que toutes les formes qu’il engendre préexistent dans l’informe. Il se pose en pur créateur en faisant émerger la figure cachée dans le monolithe, en libérant l’élan vital de sa gangue.

L’exemple parfait de cette création est La main de Dieu où transparait avec évidence la thématique de l’artiste démiurge faisant naître ses figures de la pierre. Cette main imposante et massive qui tient en son creux ce magma d’où surgissent deux êtres de chair, est-ce un autoportrait ? Est-ce un éloge personnel de Rodin à lui-même, symbolisant le créateur insufflant la vie ? Cela serait bien prétentieux lorsque l’on sait qu’aucune de ces sculptures n’a été faite directement par la main de l’artiste… Et bien non. Au risque d’en décevoir certains, sachez que le maître sculptait le marbre de façon rarissime! Rodin se contentait de cosa mentale, il dessinait, il modelait mais il cédait son maillet à ses multiples praticiens. Parmi ces véritables sculpteurs figuraient Camille Claudel ou Bourdelle. La plupart des autres sont tombés dans l’oubli. Il serait judicieux qu’au fil de votre visite vous leur rendiez hommage ne serait-ce qu’en lisant leurs noms sur les cartels. Vous y découvrirez ainsi que c’est un certain Jean Turcan qui a sculpté le fameux Baiser… de Rodin !

Rodin, la chair, le marbre
Jusqu’au 3 mars 2013
Musée Rodin, 79 rue de Varenne, 75007 Paris
Tél. 01 44 18 61 10.
Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h45
http://www.musee-rodin.fr

Photo: La Danaïde ou La source – 1890
Praticien Jean Escoula
Crédit: Ch. Baraja

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