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Benjamin Lacombe

Benjamin Lacombe: le Chevalier de la Gouache au pays des fées et des danseuses gitanes

Interview de Benjamin Lacombe / Propos recueillis par Julie Cadilhacbscnews.fr/ Photo: Alyz Tale/ Un Herbier d’abord où l’on sent frissonner les feuilles et frémir le vent mutin dans les pissenlits-souffle, où l’on s’émerveille devant l’éclosion de délicates fées au coeur des pétales, où l’on se prend à croire ( ou du moins à espérer) vraiment l’existence réelle de ces créatures étranges.

propos recueillis par

Une histoire mystérieuse où non seulement l’on retrouve avec plaisir les topoï illustratifs de Benjamin Lacombe ( vieux portraits sépias ou encore une petite Alice et son lapin- peluche aux yeux rouges, garante de la portée hautement imaginaire du récit) mais où l’on est agréablement surpris aussi par la déclinaison virtuose d’un nouveau genre, celui des recherches naturalistes et des divagations en rhizomes et en floraisons. Un monument de littérature ensuite, Notre-Dame de Paris, l’imposant monstre aux 59 chapitres, auquel le téméraire Benjamin s’est confronté et s’est battu le pinceau vaillant! Vous vous en doutez, le Chevalier de la Gouache a triomphé! A éclot un livre-objet superbe dont la robe ferait pâlir de jalousie la belle Esmeralda elle-même! Alors, une fois de plus, on a eu envie de poser toutes les questions qui fourmillaient sur nos lèvres en découvrant ces nouvelles parutions. Quel est le secret de ces merveilles de gouache et d’huile, de fusain et de découpes délicates? Croyez-vous que cela naît dans une respiration, que c’est l’oeuvre d’un être simplement inspiré par des muses brillantes? Et bien non! Benjamin Lacombe ne tient son talent qu’à lui-même, qu’à son exigeante rigueur, son travail de documentation et sa façon éclairée et singulière de regarder le monde. Chaque coup de pinceau fait sens, se justifie et est au service de la poésie d’un texte, de la passion d’une oeuvre, du souffle d’un personnage. Alors on aime, oui, l’idée de le rencontrer dans son atelier et de l’entendre raconter avec espièglerie et enthousiasme ses dernières créations; on est séduit par ce garçon charmant qui est aussi brillant qu’affable, on se dit que vraiment, oui, on a bien de la chance d’avoir à portée de librairies les petites merveilles qu’il invente pour le plaisir oculaire ( et tactile!) des petits et des grands… et quand on apprend qu’à partir du 13 décembre ( et ce pendant un mois!) on poura découvrir ses originaux à la galerie Maghen et peut-être même craquer pour un de ses dessins, on est comblé ! Offrir ( ou se faire offrir) un de ses livres est une façon pertinente d’inviter l’élégance et le talent à la table des fêtes : entre deux bouchées de dinde farcie ou la langue encore fondante du praliné des escargots de bourgogne, l’oeil brillant de champagne, on aurait tort de s’en priver, non?
Préparez-vous à être médusé(e)!

l'herbier des féesDeux parutions pour Noël pour combler petits et grands… Commençons par l’Herbier des fées co – imaginé avec l’auteur Sébastien Pérez…

Un Noël sous une pluie de fées dont la beauté est aussi vulnérable que les pétales d’une fleur…une façon peut-être de dire que les fées sont aussi fragiles que nos rêves? Un album délicat avec des découpes: pourquoi le choix de cette technique?
L’histoire du livre, c’est un homme qui va dépasser sa première vision des choses, puisqu’au départ il pense que ces fées sont des insectes et qu’il va aller plus loin, au delà de la première couche de la surface. La découpe repose sur le même principe; il y a ce que tu vois en premier et ce que tu vois en deuxième donc elle se justifiait dans ce bouquin-là. D’ailleurs, entre les deux livres où j’ai utilisé cette technique ( les amants papillons et l’herbier des fées), je ne m’en étais pas servie. En ce moment, la découpe, c’est la grande mode et c’est dommage car ça lui enlève de son intérêt. C’est beaucoup d’énergie une découpe laser: il faut la faire, la vectoriser et cela coûte très cher parce qu’il est obligé d’y avoir une main qui vérifie que tout est bien et qui, quand il y a une découpe qui est accrochée, l’enlève délicatement. Je les ai donc utilisées à des moments-clé; une au départ pour rentrer dans l’univers, une au milieu lorsque le personnage principal commence à être séduit par les fées et une troisième au moment où il devient complètement frappa dingue, le moment où c’est terminé et où il enlève la dernière couche.

L’image amène l’envie d’aller lire le texte…
L’illustration doit être avant tout au service d’un contenu. Le nerf d’un livre, c’est le sens qu’il porte et même s’il a les plus belles illustrations du monde, s’il est creux à l’intérieur, si les effets sont gratuits et que ça ne sert à rien, si c’est juste pour se la jouer graphiquement, ça n’a aucun intérêt. L’herbier des fées et les amants s’adressent aux enfants à partir de huit ans. Les découpes délicates induisent cela. Quand j’ai conçu la mélodie des tuyaux pour les plus petits, je n’ai pas mis de découpes dedans. Pour moi le texte compte beaucoup , il n’est pas un prétexte. J’avais au début une partie du lectorat qui ne lisait même pas le texte; ils avaient pris l’habitude de ne plus lire. Si la découpe finit par s’associer à du non sens ou du moins à un simple effet graphique, il ne faut plus en faire.

Avec Sébastien Pérez, vous avez peuplé la forêt de Brocéliande de minuscules fées: un rêve d’enfant?
Les fées, au départ, ce n’est pas mon univers mais je me suis dit, justement, il faut faire un bouquin de fées et comme ce n’est pas ton truc, ce que tu produiras sera étrange, ne ressemblera pas aux autres. Je ne me suis inspiré de rien et d’abord parce que je n’avais pas lu beaucoup d’ouvrages sur le sujet. Il y a toutes les conventions: les petites filles aiment les fées et les princesses et du coup, les grands-mères achètent pour Noël des histoires de fées et de princesses. Or souvent, ce que l’on montre des fées dans les livres véhicule une image de la femme qui est terrifiante: la femme n’y est bonne qu’à se marier et faire des gosses et c’est un plus si elle fait le ménage. Et moi, je me disais  » ce n’est pas possible, il faut rattraper les gens qui lisent de telles histoires!! » Mon rêve, c’était bien sûr que mon public aime bien cet album et qu’il soit surpris parce qu’il ne s’attend pas à un livre comme ça mais aussi que les grands-mères achètent ce livre en se disant  » ah tiens! un livre de fées! » et que les petits -enfants soient projetés dans un autre univers, dans une histoire qui se passe lors de la révolution russe, pendant la guerre en France, avec un courrier épistolaire et un niveau de lecture plus élevé, avec des éléments scientifiques, un herbier… je rêve d’arriver à surprendre, oui!

Ces fées n’ont pas la baguette ; elles quittent la sphère traditionnelle de la magie; elles sont parfois dangereuses et ont des vertus curatives…
Ce que je voulais c’est qu’il y ait du mystère ; on ne sait même pas si elles sont magiques ou pas parce que Bogdanovitch les a tellement analysées au départ comme des insectes en les disséquant… Il y a deux grosses thématiques dans le livre au delà des fées et de l’histoire russe avec Raspoutine.La première thématique, c’est le chemin de l’homme. Cet homme est arrivé en conquérant: c’est un scientifique bourré d’idées préconçues et il analyse ces fées, il les dissèque comme il a l’habitude de faire et il essaie de les cataloguer or, en les regardant, il se rend compte que ce sont des êtres dotés d’une âme et qui sont autre chose que des mammifères parce qu’il les voit pleurer! Et ce qui différencie l’animal de l’homme, ce sont le rire et la larme. Quand les Européens ont conquiert les Etats-Unis, ils croyaient que les Indiens étaient des animaux, pareil pour l’Afrique etc… Dans ce récit, on suit un peu ce chemin-là. La deuxièmebscnews benjamin lacombe thématique, c’est celle d’un homme qui se perd complètement dans sa passion: il en finit par tout oublier, le plus important, même sa famille, sa fille… Il est complètement plongé jusqu’à en perdre pied dans cette découverte scientifique. Pour les Fées, ça m’est arrivé aussi… j’ai passé six mois sans parler à personne, sans voir personne. Je me consacrais entièrement à mes dessins et il était difficile de me dévier de cette obsession.

J’imagine qu’il est passionnant pour un illustrateur de créer entièrement un milieu naturel, devenir l’être démiurge d’une végétation à part entière…
Je n’aimais pas la féérie mais je voyais que tout le monde y plongeait et notamment des illustrateurs que j’adore comme Arthur Rackham ou Juillard et quand on s’exécute, on se rend compte combien c’est extraordinaire au niveau artistique. La propension à l’invention est motivée par ça parce que tu te mets à inventer tout, les formes etc… Moi je partais de petits bouts de fleurs, de plantes, d’animaux des bas-fonds et je créais de nouvelles formes. J’ inventais de nouvelles couleurs dans ma palette et parfois même je n’ai même rien transformé. Par exemple, j’avais fait des photos de rossolis en macro – j’ai fait d’ailleurs d’autres photos de plantes pour les voir de très près – et c’est extraordinaire comme on est propulsé dans un univers! J’ai découvert des trucs dingues alors que pourtant, d’habitude, je n’aime pas faire de photos car je trouve que c’est important ,dans l’illustration, qu’il y ait une grande part d’interprétation: si tu n’es là que pour copier la réalité, c’est vraiment très limité. Sur une de mes illustrations, j’étais parti d’une photo de Rossolia et si on observe bien, ça fait une ville, on voit une architecture avec des couleurs et des formes étranges… Les gouttes, c’est presque des cathédrales! En faisant cet album, je me suis vraiment rendu compte que la nature était un terreau d’inspiration incroyable pour un artiste et d’ailleurs, pour l’expo, je n’ai pas pu m’empêcher de refaire plein de fleurs car une fois que tu y as goûté…

Encore une fois, en filigrane, en clin d’oeil à l’angoisse de vieillir, on peut relever un Raspoustine qui rêve de la jeunesse éternelle?
Raspoutine voulait la vie éternelle. C’est le genre de personne qui n’a jamais été jeune, physiquement j’entends. Raspoutine avait un physique peu avenant et il avait ce désir d’immortalité. Il était un peu mystique; il se prenait un peu pour un mage, pour quelqu’un capable de lire l’avenir et cette quête d’immortalité, c’est son Saint-Graal. Pour moi, ce n’est pas un fantasme de vivre jusqu’à cent ans mais ce dont je me rends compte, c’est qu’année après année, l’âge limite que je me suis fixé recule. On n’a pas conscience de vieillir, les arts décos pour moi, c’était hier et quand il y a des gens qui viennent faire des stages à l’atelier et que je sais qu’ il y a une génération de différence avec eux et moi et bien pourtant je ne le réalise pas du tout!

La création d’un herbier, c’est attirant pour un illustrateur? On pense aux élucubrations botanistes de Guillaume Bianco parfois en lisant cet album…
Avec Guillaume, on partage cette passion pour les livres du XIXème et j’ai fait placer l’Herbier des Fées à cette époque parce qu’on en faisait énormément, à cette époque,des carnets de recherche, des recherches scientifiques – ou pseudo-scientifiques d’ailleurs- sur les curiosités naturelles etc… et se mêlait autour de ces découvertes des chimères totales ( dragons etc…). C’est une époque où l’on découvrait beaucoup de choses et où l’on pouvait mélanger le vrai et le faux, une époque où la frontière entre le réel et l’imaginaire, le scientifique et l’imaginaire étaient moins marqués. Aujourd’hui il y a un culte de la science comme absolue vérité, l’idée que si c’est scientifique c’est totalement vrai alors que la science est une remise en question constante et que ce qui est vrai maintenant ne le sera pas forcément dans un siècle! On passe notre temps à revoir nos positions et il faut faire preuve d’ouverture et comprendre qu’on est dans un temps T et que ce que nous savons, c’est juste notre connaissance à l’heure actuelle. A ce moment-là, il y avait moins de connaissances; les voyages étaient encore difficiles et c’était propice à inventer. Guilaume Bianco y ajoute un imaginaire un peu dingue et amusant et utilise ce procédé pseudo-scientifique à l’ancienne. Il y a un côté un peu désuet et rigolo avec du recul comme lorsque tu vois des planches avec des sirènes qui sont analysées et décortiquées comme si ça existait.

En n’utilisant pas tous les clichés de la fée et en utilisant cette démarche scientifique, vous donnez à ces fées davantage de réalité encore…
Il y a plein de gens qui m’ont posé la question ,à savoir si Alexandre Bogdanovich existait pour de vrai, qu’il l’avait trouvé sur Internet… alors que ce nom, Bogdanovich, on l’a fait en clin d’oeil aux frères Bogdanoff et on trouvait ça rigolo, c’était une blague! Mais c’est vrai que tout a été conçu pour donner une crédibilité. On a été loin d’ailleurs dans la documentation. Pour Raspoutine, comme c’était un personnage historique, on ne voulait pas dire de bêtises donc on a vérifié, pour tout le côté épistolaire, que Raspoutine était bien à cet endroit ou à un autre réellement aux dates que l’on utilise. Tout se passe en deux ans dans le livre par rapport aux floraisons – parce qu’on s’est pris la tête aussi vis à vis de ça- il fallait que les bonnes plantes poussent au bon endroit etc. On a pris que des plantes qui poussent vraiment à Brocéliande et on a respecté leur période de floraison, on voulait être cohérent; d’ailleurs il y a un moment pendant six mois où il y a d’ailleurs une ellipse dans le livre et pendant lequel Bogdanovic boit de la bibine ( c’est ce qu’on découvre dans les articles de journaux à la fin..). Ce type, au début trendy et chic, à la fin il est complètement échevelé et ce n’est plus tout à fait pareil. Autant la question des floraisons pour les plantes, c’était assez facile à trouver question documentation. Alors que pour savoir ce que faisait Raspoutine en 1917 ou en 1918, ça a été difficile. Au départ, on s’était trop étalé et à la fin de l’histoire de l’Herbier des Fées Raspoutine était déjà mort. Alors on a arrêté le récit juste avant sa mort. On est tatillon, on voulait être précis et je pense que lorsqu’on parle d’un personnage historique, on ne peut pas dire n’importe quoi.

Vous souhaitiez laisser au lecteur le choix de la fin avec une histoire qui se termine sur un point d’interrogation?
La version de Sébastien, c’est que Bogdanovich a vraiment trouvé les fées. La mienne, c’est qu’il est devenu fou, qu’il s’est perdu dans cette forêt, c’est devenu un ermite, il a trop bu et sa femme et sa fille, Dieu sait ce qu’elles sont devenues! Et chacun de nous deux a son histoire, je voulais vraiment que ce soit comme ça. Pour moi, y’a rien de pire qu’un méga happy-end, où tout est bien gentil, où chaque porte est fermée. Il faut laisser une place à l’imaginaire. On parle de féérie alors, encore heureux qu’on va laisser de l’imaginaire au lecteur et que la fin va être ouverte!

L’Herbier des fées existe aussi en version numérique…

Comme ce personnage découvrait un nouveau monde, un nouvel espace, pour moi c’était hyper cohérent de l’amener vers ce qui est nouveau pour nous les créateurs, à savoir le numérique; une nouvelle voie, une nouvelle façon de raconter les histoires. On voulait juste ne pas simplement en faire un livre pdf ou un jeu vidéo ou un film. Il fallait donc inventer et réfléchir à la question  » qu’est ce qu’un livre? » au delà de la simple question matérielle: un livre, ce n’est pas une narration éparse, c’est une narration accompagnée du lecteur, c’est à dire que ce n’est pas une narration prise en main comme dans un film où tu n’as plus de place pour ton imaginaire puisque tu es emporté par les images et par le son, où tu as tout de suite une histoire et pas de possibilité de ne pas la suivre telle qu’elle est, de la couper, de reprendre, de laisser place à ton imaginaire. On voulait qu’on puisse lire, s’arrêter par moments, par contre sans s’éparpiller en jouant par ci ou par là. Il y a une histoire, une ligne directrice, une narration. C’est la même histoire simplement il y a toute une interactivité; on a ajouté sept petits courts métrages que j’ai faits un peu genre Méliés; comme si l’on avait les vidéos de ce scientifique qui fait des documents vidéos et tu te mets à vraiment voir vivre ces fées et les voir évoluer. Au niveau narratif, j’ai pu aussi insérer des effets qui n’avaient pas fonctionné dans la version papier. Par exemple, j’avais utilisé un vernis sélectif à la fin pour jouer sur cette ambiguïté entre la réalité et le rêve;t mais le papier a un peu bu et dans le livre, au niveau technique, je n’étais pas content de l’effet final. Dans la version numérique, par contre, tu maîtrises tout donc effectivement, tu passes le doigt et tu vois apparaître les fées, tu repasses le doigt, elles disparaissent. J’ai donc fait deux fois le dessin ( rires)…ah oui, ça, c’est le jeu! Après la version papier, j’ai refait quasiment trois livres puisque les effets d’animation, ils sont faits à la main, et qu’il y a deux cents dessins à chaque fois. Pour les films d’animation, j’ai travaillé avec un animateur qui a fait des post-cream que j’ai repris derrière et j’ai fait les dessins de fin, avec les ombres etc… mais lui, il m’a fait les tempos au niveau de l’animation et j’ai un compositeur qui est venu faire tous les effets de nuit, de loupe, c’était génial! J’ai fait tous les petits dessins des animations quand tu touches, que ça se transforme en ci ou en ça et ensuite c’est Prima Linea, la maison de production qui m’a fourni le matériel d’animation qui a fait la programmation parce que ça, en revanche, je n’ai même pas essayé!( rires)

Le livre numérique, une menace pour le livre selon vous?
On dit que le livre numérique va manger le livre…moi je ne le pense pas du tout! je pense qu’ils vont coexister , amener d’autres lecteurs, c’est comme avec les livres audio. Il faut juste arriver à préserver la chaîne du livre. Il faut que les libraires joue leur rôle et qu’ils conseillent des livres parce que sinon c’est une catastrophe! Sur l’Apple Store on peut trouver tout et n’importe quoi . Il faut que les éditeurs s’y retrouvent là dessus parce que pour l’instant il y a des livres numériques sans éditeur… Apple n’est pas un éditeur.

notre dame de parisPassons à Notre Dame de Paris de Victor Hugo…

A quel point est-ce impressionnant de s’attaquer à un « monument » de la littérature française?
L’histoire est passionnante. C’est vrai qu’il y a énormément de texte, 600 pages et c’est pour cela qu’on a divisé le livre en deux; ça permettait une lecture plus digeste. On voulait évidemment conserver la version intégrale, il était absolument hors de question de couper quoi que ce soit! Notre Dame, de par son appartenance à une époque, c’est une littérature qui prend beaucoup de temps. Dans ce livre là, Hugo se demandait si l’architecture n’allait pas disparaître du fait du livre. Il estimait que le témoignage dans le temps de l’histoire des hommes et de leur présence sur terre, c’était l’architecture, les grandes cathédrales etc…et qu’avec le livre, il n’y avait plus besoin de ça, que c’était beaucoup plus moderne…C’est vrai que des cathédrales, on en construit plus énormément mais on en fait toujours et on continue de construire des architectures qui perdurent dans le temps comme la Tour Eiffel, le World Trade Center etc…et les livres sont toujours là aussi. Notre Dame de Paris est un livre d’une incroyable modernité, qui a une résonance dans notre actualité.

L’illustrer, c’était pour vous le plaisir d’imaginer des figures mythiques de la littérature française?
Ce qui m’a le plus impressionné, c’est la force des personnages de ce livre. Ce sont des personnages qui ont été copiés, recopiés, surcopiés des dizaines de fois: il y a eu des sous-Esmeralda, des sous Quasimodo mais pas un de la profondeur de ceux que Victor Hugo a créés, de cette intelligence…Se dire que ce sont des personnages de fiction, ce n’est pas possible: ils vivent! Ils ont des milliards de couches…Quasimodo c’est à la fois un monstre et un ange, en même temps quelqu’un d’une poésie absolument totale…

Esmeralda, Quasimodo sont des êtres que l’on n’imagine pas immobiles…l’une danse, les deux cherchent à se dérober aux menaces… Cette idée de mouvement a été au centre de votre travail?
C’est un roman où s’exprime le romantisme à l’état pur. Je suis parti de la question « comment aborder un mythe? » . La chance que j’ai eue c’est qu’il fait six cents pages et qu’il a donc découragé beaucoup d’illustrateurs et il n’a été que très très peu illustré. J’avais donc un terrain assez libre pour ça. Mon idée était de partir d’un imaginaire iconique et de créer La Esmeralda, Le Quasimodo. Je suis parti des fondements du romantisme c’est à dire le rouge, le noir, le vert.. et j’ai donc limité au niveau colorimétrique; et effectivement j’ai voulu avoir le mouvement parce que le romantisme, c’est ça: un coeur qui cavale, une voie vers l’absolu et donc il fallait qu’il y ait du mouvement. Le romantisme, ce n’est surtout pas quelque chose de figé, de clos…non, le figé, c’est la raison qui prend le temps, qui se pose, qui est dans l’introspection. Avec le romantisme, on est dans la cavalcade, on laisse parler son coeur, on le laisser battre, courir…c’est pour ça que j’ai utilisé trois techniques: gouache et huile habituelles parce que j’aime ça et que c’est la technique qui me permet de m’exprimer avec le plus de subtilité,j’ai aussi utilisé de l’aquarelle et de la pierre noire où il y a le noir qui revient, le rouge qui pète, le blanc qui permet d’envoyer et j’ai utilisé le fusain et la pierre noire pour des esquisses qui se promènent tout autour du texte et qui ont une énergie très forte, qui permettent d’être entre l’esquisse et le dessin fini. Le coeur de ce livre, c’est le romantisme exacerbé et j’ai voulu partir de là.

Au niveau du graphisme?
Je me suis inspiré du moyen-âge, de tout l’aspect ecclésiastique, l’aspect bible etc…j’ai voulu faire une espèce de bible, comme un missel: la couverture a beaucoup d’ornements dorés. J’ai réutilisé l’idée du vitrail. Au niveau de la topo, en haut et en beaucoup plus moderne évidemment, il y a quelque chose de l’ordre de l’enluminure avec des petites frises en haut et bas, des ouvertures. L’idée, ce n’était pas d’être dans un pastiche mais dans une réinterprétation de ces figures.

Quelles ont été les étapes de votre interprétation dessinée de la Grande Dame de Pierre ? Avez-vous travaillé à partir de photos ou de votre mémoire et de votre imagination?
Un peu des deux en fait. Je n’aime pas trop travailler d’après photo, mais là comme il s’agit d’un édifice connu de tous il ne fallait pas trop dire de bêtises. En revanche, je trouve que lorsqu’on dessine directement d’après photo cela se voit, « ca fige » les choses et puis l’optique photographique déforme les choses aussi. Du coup je me suis servi de photos que j’ai faites de la Belle ( pour ne pas me tromper ) et puis j’ai varié les angles et les plans dans ma tête, et surtout j’ai inventé le Paris de l’époque qui l’entourait.

Quasimodo a les cheveux rouges comme l’incarnation du diable? Ou est-ce un rouge qui l’empêche de s’effacer complètement dans l’ombre?bscnews benjamin lacombe
Non, en fait beaucoup l’ont oublié mais quasimodo est décrit par Hugo comme roux, qui avaient mauvaise réputation à l’époque ( une tare de plus pour lui!). Ça tombait très bien car graphiquement c’est très beau pour les dessins, cela tranche et démarque le personnage des autres…

Du 13 décembre au 14 janvier, vous préparez une exposition dans la galerie Daniel Maghen: comment l’avez-vous imaginée?
C’est mon expo la plus personnelle et aboutie à ce jour. Elle s’intitule « Memories », soit souvenirs en français. Memories servait aussi à définir les photos mortuaires, les derniers souvenirs des morts au début du vingtième siècle. C’est un peu un moment clef, je couche sur le papier, le bois ou le polymère des images, des souvenirs qui ont hanté et construit mon univers depuis toujours. C’est un peu comme si, là, on voyait les images matrices. J’ai aussi fait des volumes avec Julien Martinez, un vrai dieu de la poupée/sculpture avec qui la collaboration a été passionnante! Il valait mieux parce qu’avec nos allers retours, chacune des 5 poupées a bien nécessité une soixantaine d’heures de travail! Dans la première salle, on pourra donc voir la vingtaine de ces pièces- là, réalisées exprès pour cette expo, elles seront sténographiées avec petit décor, des rideaux, des cloches et même un vitrail! Dans l’autre pièce il y aura une quarantaine d’illustrations issues de mes livres récents ( Rossignol, Blanche Neige, L’herbier des Fées et Notre Dame de Paris), comme en écho. Travailler sur cette expo m’a permis de comprendre beaucoup de choses sur moi, sur l’origine de mes obsessions.
Pour clore cette idée, comme un album de ces souvenirs, sera réalisé un catalogue. Etant donné qu’il s’agit de choses très intimes et que je n’aime pas trop me dévoiler, il sera très limité (numéroté et signé). Cet aspect limité et exclusif nous permet de faire un objet avec une fabrication hors norme : artisanale. Le livre en toile et brodé sera dans un coffret aussi brodé. Il y aura des papiers différents, un offset mat à grain pour les esquisses, un couché mat pour les peintures, et vernis pour les photos des sculptures. Il y aura un tiré à part aussi dans le coffret et imprimé en fin art puis glissé dans un passe- partout embossé. Je rehausse chacun des iré à part à la main à l’aquarelle, ce sera un moyen pour ceux qui ne peuvent pas s’offrir un original d’avoir quelque chose d’un peu unique, je tenais beaucoup à cette idée là… Le catalogue pourra être réservé pendant l’expo et produit à la fin de l’expo avec des photos de celle ci : les derniers souvenirs.

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Notre Dame de Paris, Editions Soleil.

L’Herbier des Fées, Editions Albin Michel.

Retrouvez Benjamin sur son site:

http://www.benjaminlacombe.com/

Le site de la galerie Daniel Maghen:

http://www.danielmaghen.com

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