Identité numérique : le piège biométrique de Starmer que la France ferait bien de regarder
La grenouille britannique ne voit pas l’eau chauffer. Pendant que Keir Starmer promettait de « simplifier la vie des citoyens » et de « lutter contre le travail illégal », son gouvernement glissait discrètement dans son projet d’identité numérique une clause que les défenseurs des libertés civiles n’ont pas tardé à repérer : les forces de l’ordre pourraient, en vertu d’un futur cadre législatif, accéder aux données biométriques et faciales centralisées dans ce système. Autrement dit, transformer chaque Britannique ayant créé son identité numérique en suspect potentiellement identifiable à distance, sans son consentement, à la seule discrétion de la police.
L’affaire éclate le 10 mars 2026. Le gouvernement travailliste publie sa consultation nationale sur le système d’identité numérique, présentée comme un outil pour simplifier les interactions avec l’État tout en améliorant sécurité et inclusion. La carte numérique, stockée sur smartphone dans le « GOV.UK Wallet », contiendrait nom, date de naissance, nationalité, statut de résidence — et surtout une image faciale biométrique haute résolution. Jusque-là, la communication gouvernementale reste dans les clous habituels du progressisme technocrate : efficacité, modernité, inclusion.
Mais dans les petits caractères du document, une phrase change tout. La consultation reconnaît explicitement que le système d’identité numérique sera soumis à « tout nouveau cadre juridique introduit » à la suite d’une consultation parallèle sur la reconnaissance faciale policière — consultation qui, clôturée en février 2026, envisageait précisément d’autoriser la police à effectuer des recherches par reconnaissance faciale dans les bases de données gouvernementales. Traduction : le fichier photo de millions de Britanniques pourrait demain devenir le moteur de recherche biométrique des services de police.
Face aux questions des journalistes, Darren Jones, secrétaire en chef auprès du Premier ministre, a affirmé que « rien de tout cela n’est vrai ». Le document de consultation que son propre gouvernement avait publié la veille affirmait pourtant le contraire. Soit Darren Jones n’avait pas lu le texte qu’il était venu défendre. Soit il l’avait lu et avait opté pour la stratégie du déni. Dans les deux cas, le spectacle n’est pas rassurant.
Pour comprendre pourquoi cette séquence est inquiétante, il faut saisir dans quel état se trouve déjà la liberté d’expression au Royaume-Uni. Ce n’est pas un pays qui part de zéro. En août 2024, lors des émeutes qui ont secoué le pays après l’assassinat de trois fillettes à Southport — attribué à tort à un demandeur d’asile musulman alors que l’auteur était né au pays de parents rwandais — des dizaines de personnes ont été arrêtées non pour des violences physiques, mais pour des commentaires postés sur les réseaux sociaux, en vertu de l’article 127 de la loi sur les communications de 2003. Des policiers ont été filmés se présentant à domicile pour notifier une arrestation à un homme pour « suspicion d’utilisation abusive d’un réseau de communications électroniques » — à cause d’un commentaire Facebook. La vidéo a été visionnée plusieurs dizaines de millions de fois. Elon Musk a posté laconiquement : « C’est la Grande-Bretagne ou l’Union soviétique ? » La question n’était pas entièrement rhétorique.
Ce n’est pas une anecdote isolée : en 2023, les forces de l’ordre britanniques ont procédé à 12 183 arrestations au titre de cette même loi et de la loi sur les communications malveillantes de 1988 — soit plus de trente arrestations par jour. Freedom House a abaissé la note du Royaume-Uni en matière de liberté sur internet, précisément en raison de cette inflation pénale autour de la parole en ligne. Et Keir Starmer, loin de corriger le tir, a maintenu et étendu l’arsenal juridique existant via l’Online Safety Act, une loi héritée des conservateurs qu’il a défendue avec ardeur et à laquelle son gouvernement a ajouté en juillet 2025 de nouvelles mesures, dont des pouvoirs permettant aux ministres de contourner largement le Parlement pour modifier les règles encadrant les discours en ligne — ce que les juristes britanniques appellent les « clauses Henri VIII ». Anna Cardoso, responsable des politiques à Liberty, organisation de défense des libertés civiles, a résumé le problème avec une clarté désarmante : ces mesures « préparent des problèmes pour les années à venir à un moment très inquiétant où les partis antidémocratiques gagnent du terrain partout dans le monde ». Lorsqu’on crée une loi, a rappelé James Baker, responsable du plaidoyer d’Open Rights Group, « on doit penser à ce qu’un futur gouvernement pourrait faire avec ces pouvoirs ».
C’est dans ce pays-là — déjà équipé de la reconnaissance faciale en temps réel dans ses rues, déjà habitué à arrêter ses citoyens pour leurs posts Facebook — que le gouvernement Starmer veut maintenant créer une base de données biométrique nationale. Entre septembre 2024 et septembre 2025, la Metropolitan Police a enregistré 962 arrestations directement liées à l’usage de la reconnaissance faciale en direct, pour des infractions incluant le viol, les violences conjugales et les agressions à l’arme blanche. Le gouvernement britannique a dépensé 12,6 millions de livres sterling en reconnaissance faciale sur cette même période, dont 2,8 millions pour des déploiements en temps réel sur la voie publique. La ministre chargée des questions criminelles et de police Sarah Jones a qualifié cette technologie de « plus grande avancée dans la traque des criminels depuis le profilage ADN ». Enthousiasme partagé par ses collègues au Cabinet, beaucoup moins par les juristes et les associations de défense des droits.
Car la résistance est réelle et massive. La pétition « Do not introduce Digital ID cards » a recueilli 2 984 193 signatures, en faisant la quatrième pétition la plus signée de l’histoire britannique et la deuxième en dehors du Brexit. L’Electronic Frontier Foundation, aux côtés de douze organisations internationales de défense des droits numériques, a écrit aux parlementaires pour réclamer l’abandon du projet, estimant qu’il suit une tendance mondiale préoccupante : des gouvernements qui introduisent des systèmes d’identité numérique structurellement incompatibles avec une démocratie respectueuse des droits. Une autre pétition, celle-là contre l’Online Safety Act, a dépassé 500 000 signatures en décembre 2025. Le gouvernement a refusé d’abroger la loi.
Face au torrent de critiques sur le Digital ID, le gouvernement a reculé sur la partie la plus visible : l’identité numérique obligatoire a été abandonnée en janvier 2026 et repoussée à 2029 sous une forme présentée comme strictement optionnelle. Mais comme souvent avec ce type de dispositif, « optionnel » est un état transitoire. Les vérifications numériques du droit de travailler resteront obligatoires, ce qui ne résout que partiellement les inquiétudes relatives à la surveillance généralisée. Et le gouvernement prépare déjà la relance du projet sous un angle moins clivant — non plus comme outil anti-immigration, mais comme commodité administrative pour accéder aux services de l’État, ouvrir un compte bancaire ou prouver son identité en ligne. La méthode est connue : on commence par le facultatif, on finit par l’incontournable.
Le dossier a également coûté sa tête à l’un de ses défenseurs les plus zélés. Josh Simons, secrétaire parlementaire au Cabinet Office chargé du Digital ID, a démissionné le 28 février 2026. Non pas à cause du projet lui-même, mais à cause d’un scandale parallèle : le think tank qu’il dirigeait avant d’entrer au gouvernement, Labour Together, avait financé une enquête sur des journalistes ayant couvert ses activités et ses financements opaques — enquête qui incluait des investigations sur leurs croyances religieuses et leurs supposées connexions avec des réseaux pro-russes. Blanchi d’une violation formelle du code ministériel, Josh Simons a néanmoins estimé qu’il était « devenu une distraction » pour le gouvernement. Il a été remplacé par James Frith, ancien chanteur de groupe indie reconverti en député travailliste, dont la page officielle ne mentionne à ce jour aucune référence à l’identité numérique. Le dossier est visiblement peu couru.
Ce que révèle cette séquence britannique dépasse les frontières du Royaume-Uni. L’Union européenne s’apprête à imposer son propre portefeuille d’identité numérique à l’ensemble de ses États membres d’ici fin 2026 — chaque pays étant tenu de le mettre à disposition de ses citoyens en vertu du règlement eIDAS 2.0. La France, qui dispose déjà d’une carte nationale d’identité biométrique, n’est pas à l’abri d’une évolution similaire vers une centralisation des données faciales accessibles aux services de l’État. Le précédent britannique mérite donc d’être étudié avec attention — non comme curiosité insulaire, mais comme répétition générale.
Le problème fondamental n’est pas technique. Il est politique et juridique. Une loi peut être modifiée par un simple vote parlementaire. L’infrastructure, elle, demeure. Construire aujourd’hui un système biométrique centralisé « optionnel » pour un gouvernement qui se dit respectueux des droits, c’est offrir demain à un gouvernement moins scrupuleux un outil de contrôle social clé en main. C’est précisément l’argument qu’avait utilisé le gouvernement Cameron en 2010 pour abroger le programme de carte d’identité nationale lancé par Tony Blair en 2005 — avant de laisser ses propres successeurs remettre l’idée sur la table quinze ans plus tard, dans un emballage numérique légèrement plus séduisant.
Keir Starmer, ancien directeur du Crown Prosecution Service reconverti en Premier ministre modernisateur, a voulu son grand projet numérique. Il a obtenu trois millions de Britanniques en colère, une pétition historique, un ministre démissionnaire, une contradiction béante entre son secrétaire en chef et son propre document officiel — et la démonstration que son pays arrête déjà certaines personnes pour ce qu’elles disent en ligne. Confier à cet appareil d’État une base de données biométrique de toute la population n’est pas une question de technologie. C’est une question de confiance. Et cette confiance-là, le gouvernement Starmer l’a déjà largement dilapidée. Et malheureusement, la France d’Emmanuel Macron est sur la même voie.