Frappes en Iran : la France va-t-elle manquer de carburant ?
Le détroit d’Ormuz est fermé. Pas « menacé », pas « sous tension », pas « en situation de vigilance renforcée ». Fermé. Les Gardiens de la Révolution iranienne ont émis des avertissements radio interdisant le passage de tout navire, et selon Reuters, au moins 150 pétroliers ont jeté l’ancre en attendant que quelqu’un, quelque part, décide de la suite. Vingt millions de barils de brut transitent chaque jour par ce goulet de 50 kilomètres de large. Soit 20 % de la consommation mondiale de pétrole. Ce samedi 1er mars 2026, le monde découvre — encore une fois — que sa prospérité tient à un bout de mer entre l’Iran et le sultanat d’Oman.
Les frappes conjointes des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, lancées dans la nuit du 28 février, ont ciblé Téhéran, Ispahan, Qom et Karaj. Des bombardiers B-2, des missiles de croisière et des chasseurs israéliens déployés depuis des bases régionales et des porte-avions. La résidence du Guide suprême Ali Khamenei a été pulvérisée — trente bombes larguées sur le complexe, selon la chaîne 12 israélienne. Annoncée samedi soir par Donald Trump depuis sa résidence de Floride, la mort de l’ayatollah de 86 ans a été confirmée dimanche matin par la télévision d’État iranienne, le présentateur en larmes prononçant les mots : « L’ayatollah Khamenei est mort en martyr. » Quarante jours de deuil national ont été décrétés. Avec lui, une quarantaine de hauts responsables ont été éliminés, dont le chef des Gardiens de la Révolution Mohammad Pakpour et le conseiller Ali Shamkhani.
La riposte de Téhéran n’a pas tardé. Des missiles ont frappé l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn et le Koweït — faisant au moins deux morts aux Émirats, des colonnes de fumée au-dessus de la base navale américaine de Juffair à Bahreïn, et des explosions signalées à Ryad, Abou Dhabi, Doha et Dubaï selon des journalistes de l’AFP sur place. L’espace aérien de toute la région est au point mort : plus un seul avion ne vole au Moyen-Orient. Et c’est là que le pétrole entre en scène — comme toujours quand cette partie du monde s’embrase.
Le baril, ce thermomètre géopolitique que l’Europe refuse de lire
Vendredi 28 février, à la clôture des marchés, le Brent s’affichait à 72,87 dollars — son plus haut depuis l’été dernier. Ce n’est que le hors-d’œuvre. La société de conseil Rystad Energy anticipe une hausse de 20 dollars le baril dès l’ouverture des marchés lundi 2 mars. BloombergNEF prévoit un Brent à 91 dollars au quatrième trimestre 2026 si les perturbations se prolongent. Deutsche Bank évoque 120 dollars en cas de fermeture durable du détroit. Le Financial Times, lui, n’hésite plus à mentionner un scénario à 140, voire 200 dollars le baril.
L’Iran produit 3,1 millions de barils par jour selon l’OPEP, dont 1,3 à 1,5 million sont exportés — plus de 80 % vers la Chine, comme le souligne Ole Hansen, analyste chez Saxo Bank. Les coûts d’extraction iraniens comptent parmi les plus bas au monde : environ 10 dollars le baril, contre 40 à 60 dollars en Amérique du Nord. Chaque baril iranien qui disparaît du marché coûte cher à remplacer. Et l’OPEP+ se réunit ce dimanche 1er mars pour tenter de colmater les brèches — un exercice dans lequel le cartel excelle autant qu’un plombier muni d’un trombone.
Et ce n’est pas un analyste londonien qui le dit le mieux, c’est Michel-Édouard Leclerc. Le patron du Mouvement E.Leclerc a publié ce dimanche un message sans ambiguïté : « Une nette hausse des marchés est à prévoir. Les tensions en Iran alimentent les craintes d’une envolée des prix du brut, qui pourraient retrouver les sommets de 2022. » Pour mémoire, en mars 2022, sous l’effet du conflit en Ukraine et des sanctions contre la Russie, le litre avait atteint 2,248 euros en moyenne dans les stations Leclerc. Michel-Édouard Leclerc précise qu’aujourd’hui le gazole s’affiche à 1,66 euro le litre et le E10 à 1,66 euro — et prévient que « la spéculation peut démarrer vite ». Quand le premier distributeur de carburant de France appelle les automobilistes à consulter les comparateurs de prix, ce n’est plus de la prospective, c’est un signal d’alarme.
Carburant : tous aux comparateurs de prix.
Une nette hausse des marchés est à prévoir. Les tensions en Iran alimentent les craintes d’une envolée des prix du brut, qui pourraient retrouver les sommets de 2022.
Pour rappel, sous l’effet du conflit en Ukraine et des sanctions… pic.twitter.com/7joTkjiVfI
— Michel-Edouard Leclerc (@Leclerc_MEL) March 1, 2026
La stratégie iranienne du chaos organisé
Derrière les annonces de représailles en chaîne, on retrouve l’éternelle partition des mollahs : déstabiliser une région déjà surchauffée pour maintenir l’emprise du régime et infliger un coût maximal aux alliés américains. En ciblant simultanément cinq monarchies du Golfe, Téhéran envoie un message limpide : si l’Iran brûle, tout le monde brûle avec.
Il y a aussi un calcul cynique parfaitement calibré. Donald Trump a promis à son électorat des prix de l’énergie bas, et les élections de mi-mandat approchent fin 2026. Un baril à 100 dollars, c’est exactement le genre de réalité qui transforme une victoire militaire en cauchemar électoral. Téhéran le sait. Le pétrole est l’arme que l’Iran n’a même pas besoin de tirer — il suffit de fermer un robinet géographique.
L’Europe, spectatrice professionnelle de sa propre dépendance
Et pendant ce temps, à Bruxelles, on fait quoi ? On « suit la situation avec attention ». On « appelle à la désescalade ». On « condamne les violences de toutes parts ». Le vocabulaire est rodé, les communiqués sont prêts, le courage politique toujours aux abonnés absents.
Car la vraie question — celle que personne dans les chancelleries européennes ne pose haut et fort — est d’une simplicité brutale : pourquoi confier l’approvisionnement énergétique d’un continent entier à une zone qui s’embrase tous les cinq ans avec la régularité d’un volcan en activité ? La réponse tient en trois mots : dépendance aux importations. On a créé un système énergétique bâti sur un détroit de 50 kilomètres contrôlé par un régime théocratique dont le Guide suprême vient d’être pulvérisé sous trente bombes.
La transition énergétique, dont Emmanuel Macron et Ursula von der Leyen se gargarisent dans les sommets internationaux, ressemble de plus en plus à un plan Marshall sans le plan. Ni le Marshall, d’ailleurs. On en parle beaucoup, on la finance mollement, et quand le réel frappe à la porte — sous forme de missiles iraniens et de pétroliers bloqués —, on redécouvre avec effarement que les éoliennes ne remplacent pas 20 millions de barils par jour.
Le baril flambe, la dépendance reste
Les cours du pétrole n’avaient pas connu une telle convulsion depuis le déclenchement du conflit en Ukraine en 2022, quand le baril avait frôlé les 130 dollars avant de redescendre une fois les flux réorganisés vers l’Asie. Mais cette fois, le scénario est potentiellement plus grave. En 2022, le pétrole russe avait trouvé preneur en Chine et en Inde. Ici, c’est le verrou physique du commerce pétrolier mondial qui est fermé. On ne contourne pas le détroit d’Ormuz comme on redirige un pétrolier vers Bombay.
L’ombre de Washington plane sur cette escalade avec une constance remarquable. Les frappes américaines en Iran — les deuxièmes en moins d’un an après celles de juin 2025 contre les sites nucléaires de Fordow — n’apaisent rien. Elles alimentent un brasier que personne ne sait éteindre, dans une région où chaque intervention militaire occidentale depuis trente ans a produit exactement le contraire de ce qu’elle promettait.
Le baril pourrait bien flamber encore longtemps. Mais la vraie flambée, c’est celle de notre dépendance collective à un système plus politique que technique, plus géopolitique qu’énergétique. L’Iran ne fait que décorer les murs de notre impuissance chronique. Et à Bruxelles, on continue de chercher le mode d’emploi de la sortie de secours — en le lisant à l’envers.