Laurent Mucchielli: « Cette idéologie sécuritaire qui a envahi nos esprits nous enferme dans l’attitude morale et punitive »

Laurent Mucchielli est sociologue et directeur de recherche au CNRS. Spécialiste reconnu des questions de délinquance et de sécurité, il publie Sociologie de la délinquance juvénile. Paniques morales et réalités psychosociales (L’Harmattan, juillet 2026), un ouvrage qui entend confronter les représentations dominantes aux résultats de la recherche scientifique. Alors que chaque fait divers ravive les appels à un durcissement de la justice des mineurs, il défend une lecture fondée sur les données, les trajectoires sociales et l’analyse de long terme. Entretien sur les idées reçues, les mécanismes de la délinquance juvénile, les limites du tout-répressif et cette « panique morale » qui, selon lui, façonne depuis plus d’un siècle le débat public autour de la jeunesse.

Vous suivez la délinquance des mineurs depuis vingt-cinq ans. Quand vous comparez ce que vous mesuriez au début des années 2000 et aujourd’hui, qu’est-ce qui a réellement changé dans les comportements des jeunes — et qu’est-ce qui n’a pas bougé du tout ?
Sur le fond, il n’y a pas vraiment de changement. L’âge ne varie pas, le sexe non plus et le milieu social non plus. Les types de problèmes posés ne changent pas non plus : les vols, les dégradations, les bagarres entre garçons, les agressions sexuelles des garçons sur les filles, les confrontations avec les adultes incarnant l’autorité, les conduites à risque, l’expérimentation des drogues… Tout cela est archi-classique en réalité. Bien sûr, nous vivons dans une société technologique, donc le décor technique change. Les enfants sont de plus en plus « scotchés » aux écrans et les adolescents ont tous des smartphones. Cela a certainement des incidences sur le développement cognitif des enfants et sur les formes que prennent les sociabilités adolescentes. Mais il ne faut pas croire que cela bouleverse les comportements de délinquance que l’on observe essentiellement à partir de la préadolescence (11-12 ans). Derrière ces apparences se cachent des problèmes de fond qui n’évoluent pas : ce sont les violences intrafamiliales, l’échec scolaire et la misère du côté des jeunes. Mais du côté du monde des adultes ce sont aussi l’anonymat des relations sociales (on fait beaucoup moins de bêtises quand on se sait reconnu ou reconnaissable), l’absence de solidarité entre adultes (entre parents et enseignants par exemple) et le caractère uniquement répressif des politiques de sécurité (qui fait qu’on a tendance soit à négliger ce qui ne paraît pas assez grave pour qu’on sorte l’artillerie lourde, soit au contraire à sur-réagir en passant trop vite à la judiciarisation).

Un auditeur qui vient d’entendre parler d’une …

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