Irlande : la révolte populaire contre le carburant sur le point de paralyser le pays
Pendant que les grandes rédactions européennes regardaient ailleurs, l’Irlande s’embrasait. Putsch en parlait dès le 6 avril, quand les convois n’étaient encore qu’une menace organisée dans des salles communautaires bondées et des groupes WhatsApp de comtés. Ce mardi 7 avril, la menace est devenue réalité — et elle est considérablement plus grande que quiconque ne l’anticipait. Des convois de camions, de tracteurs, de fourgons et de cars ont quitté simultanément six points de rassemblement coordonnés à travers le pays, convergeant sur Dublin par la M1, la N2, la N3, la N4, la M7 et la N11. La quasi-totalité des autoroutes menant à la capitale est encombrée ou bloquée par des cortèges lents, pendant qu’à Limerick, les deux sens de la M7 ont été immobilisés — une ambulance contrainte de longer l’accotement d’urgence pour passer.
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Je m'abonne maintenant →Les convois sont apparus à Cork, Galway, Sligo, Kilkenny et Waterford, où un cortège de camions s’est déployé lentement le long des quais. À Ennis, dans le Clare, des agriculteurs étaient rassemblés avant l’aube autour de leurs tracteurs. À Sligo, le conseiller municipal Michael Clarke a tenté de prendre la parole devant la foule venue des comtés de Donegal, de Leitrim et de Sligo — en vain : le bruit des moteurs et des klaxons couvrait sa voix, signe moins anecdotique qu’il n’y paraît de l’ampleur réelle du rassemblement dans le Nord-Ouest. L’objectif final du mouvement, baptisé « The People of Ireland Against Fuel Prices », est sans ambiguïté : que tous les convois fusionnent en un seul grand cortège sur O’Connell Street, où des prises de parole sont prévues devant le GPO — le Bureau général des postes, symbole national de l’insurrection de 1916. L’aéroport de Dublin a émis une alerte demandant aux passagers de prévoir un temps de trajet supplémentaire. Les Gardaí ont reconnu n’avoir eu qu’un contact limité avec les organisateurs, la coordination s’étant faite entièrement via WhatsApp et les réseaux sociaux — preuve, s’il en fallait, que ce mouvement n’appartient à aucun appareil politique constitué et ne répond à aucune centrale syndicale.
Le contexte, Putsch l’avait décrit dès hier. Depuis le début de la guerre en Iran fin février 2026, le prix du diesel a bondi d’environ 1,59 euro à plus de 2 euros le litre en l’espace d’un mois. L’Irlande, déjà l’un des États membres où les droits d’accise sur les carburants sont les plus élevés d’Europe, a absorbé le choc de plein fouet. Le litre de diesel a dépassé 2,08 euros dans certaines stations. Le fioul domestique est passé de 950 euros les mille litres en février à 1 750 euros en quelques semaines — un quasi-doublement pour les retraités qui chauffent encore au mazout, nombreux dans les campagnes du Connacht et du Munster. Pendant ce temps, selon des calculs présentés au Dáil, l’État irlandais encaissait quelque 40 millions d’euros supplémentaires chaque semaine du simple fait de la flambée des prix, puisque la TVA est calculée en pourcentage du prix final. Une manne automatique, non demandée, prélevée sur la détresse des ménages.
Le gouvernement de Micheál Martin avait tenté, le 24 mars, d’acheter la paix sociale avec une réduction temporaire de 22 centimes sur le diesel et 17 centimes sur l’essence, valable jusqu’à fin mai. Ce mardi matin, le ministre de l’Enseignement supérieur James Lawless a défendu l’action de l’exécutif depuis un plateau radio, assurant que le gouvernement fait tout ce qu’il peut aussi longtemps qu’il peut. La formule est honnête, au moins : elle confirme que personne, à Dublin, n’a de réponse structurelle à opposer à la crise. On gère. On temporise. On espère que la guerre en Iran s’apaise d’elle-même. Pendant ce temps, une nouvelle hausse de la taxe carbone est programmée pour le 1er mai — sauf si le gouvernement se ravise sous la pression de la rue.
Les manifestants ont des revendications d’une précision chirurgicale : retour du diesel vert à un euro maximum le litre, plafonnement du diesel ordinaire à 1,70 euro, suppression de la taxe carbone sur le carburant professionnel, tarifs du fioul domestique accessibles pour les retraités et les ménages modestes. Pour comprendre pourquoi ces chiffres paraissent si lointains, il suffit d’une décomposition faite au Dáil par Peadar Tóibín, leader d’Aontú et député du Meath West, présent aujourd’hui pour soutenir le mouvement : sur un litre d’essence à 1,73 euro, 1,13 euro revient à l’État sous forme de taxes diverses — accises, taxe carbone, TVA. Soixante pour cent du prix du diesel est fiscal. Soixante-cinq pour cent pour l’essence. Un entrepreneur agricole du Westmeath, James Geoghegan, coordinateur du mouvement, a ajouté une autre donnée : selon lui, le coût de construction d’une maison neuve aurait progressé de 30 000 euros en trois semaines à peine, entraînant déjà des mises à pied sur les chantiers.
Ce qui frappe dans ce soulèvement, c’est précisément son caractère acéphale et sa discipline. L’Irish Road Haulage Association a pris soin de préciser qu’elle ne participe pas officiellement aux convois — son président Ger Hyland, interrogé sur son soutien personnel, a refusé de répondre. Le mouvement lui survit parfaitement. Il est porté par des réseaux locaux qui n’attendent plus rien des structures officielles et organisent eux-mêmes leurs marshals, leurs points de ralliement, leurs rotations de convois. Pendant des semaines, l’association laitière ICMSA avait sonné l’alarme : son président Denis Drennan avait lancé publiquement la question que personne dans les ministères ne semblait capable de traiter — « Est-ce que quelqu’un dans ce gouvernement comprend qu’il n’existe pas de tracteur électrique ? »
La question mérite d’être posée à Paris aussi bien qu’à Dublin. L’Irlande rurale — celle qui produit, qui transporte, qui livre, qui chauffe — n’a aucune alternative à la dépendance aux hydrocarbures. Aucun TGV en Leitrim, aucune piste cyclable à Roscommon, aucun réseau de chaleur dans les bourgs du Mayo. Ce que la Commission européenne appelle la transition, ces gens-là l’appellent une facture. Et quand cette facture double en six semaines à cause d’un conflit à quatre mille kilomètres, la patience a une limite que les technocrates de Bruxelles semblent perpétuellement incapables d’anticiper.
La révolte des gilets jaunes avait stupéfié la France en 2018 parce que personne n’avait pris au sérieux la géographie sociale de la dépendance automobile. L’Irlande rejoue le même film, avec ses propres tonalités et sa propre brutalité. Le gouvernement irlandais, en vacances de Pâques jusqu’à récemment, découvre ce matin que les routes de la République lui appartiennent moins qu’il ne le pensait. Les convois roulent. Dublin est encerclée. Et les grandes rédactions françaises couvrent autre chose.
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