Hongrie : espions, journalistes et élections — Kiev pris la main dans le sac
Budapest, 26 mars 2026. Le ministre hongrois de la Justice Bence Tuzson dépose une plainte pénale pour espionnage contre Szabolcs Panyi, journaliste d’investigation réputé, auteur de travaux fouillés sur l’influence russe en Hongrie. Simultanément, deux techniciens informatiques liés au parti d’opposition Tisza sont placés en cause pour des contacts présumés avec l’ambassade ukrainienne et des services de renseignement d’un État membre de l’UE. La Hongrie entre en campagne électorale comme on entre en guerre — et elle choisit de traiter les deux fronts en même temps.
L’annonce est faite par Gergely Gulyás, chef de cabinet de Viktor Orbán, lors d’une conférence de presse au ton inhabituellement martial. Les deux suspects, dont l’un a été formellement identifié comme Tamás Maróti, alias « Buddha », sont sous surveillance depuis 2022 selon les éléments déclassifiés par la Commission de sécurité nationale. Avant même de rejoindre les rangs de Tisza, Maróti avait déjà un casier chargé : utilisation abusive de systèmes informatiques, fraude, extorsion. C’est en 2024 qu’il entre dans le radar des services comme individu cherchant activement à acquérir des logiciels espions et du matériel d’enregistrement dissimulé. Leur contact avec l’ambassade ukrainienne à Budapest est documenté ; leur formation à l’étranger, confirmée.
Panyi est une autre affaire, plus complexe. Il dirige la branche hongroise de VSquare et co-produit des enquêtes pour Direkt36, deux rédactions financées par le National Endowment for Democracy américain, l’USAID, le German Marshall Fund et deux fonds journalistiques soutenus par l’Union européenne. Un beau carnet d’adresses institutionnel pour un journaliste qu’on accuserait d’espionnage. Ce que le gouvernement hongrois lui reproche concrètement : avoir transmis le numéro de téléphone du ministre des Affaires étrangères Péter Szijjártó à un service de renseignement d’un État de l’UE, permettant ainsi une mise sur écoute. La chose est documentée par un enregistrement audio — contesté par Panyi, qui affirme qu’il a été édité — dans lequel il discute de ce transfert de données avec une source.
L’arrière-plan est explosif. Le Washington Post avait révélé quelques jours plus tôt que Péter Szijjártó tenait informé Sergueï Lavrov des détails de réunions confidentielles de l’Union européenne. Szijjártó a d’abord nié, avant de reconnaître des échanges post-réunions avec son homologue russe, maintenant qu’il s’agissait de « diplomatie normale ». Panyi travaillait précisément sur cette piste. Pour Budapest, l’enquête du journaliste n’est pas du journalisme : c’est une « activité de couverture » pour le compte d’une puissance étrangère. La peine maximale prévue par le droit hongrois pour espionnage est de quinze ans.
La réplique de Panyi est cinglante : « Accuser un journaliste d’investigation d’espionnage est pratiquement sans précédent au XXIe siècle pour un État membre de l’Union européenne. C’est le propre de la Russie de Poutine, de la Biélorussie et des régimes similaires. » L’argument est habile, peut-être même juste en partie — mais il évite soigneusement de répondre à la question centrale : qu’est-ce qui distingue, juridiquement, le fait de livrer le numéro de portable d’un ministre à un service de renseignement étranger d’un acte d’espionnage ?
Viktor Orbán, lui, joue la carte de la souveraineté sans complexe et sans filet. Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux fin mars, il s’adresse directement à Volodymyr Zelensky : rappel de ses agents à domicile, respect de la volonté du peuple hongrois, ingérence inacceptable dans un processus électoral souverain. Le message est clair. L’opposition Tisza, de son côté, retourne l’accusation avec ce qu’elle baptise « Orbán-gate » : les deux techniciens IT seraient en réalité des agents du Fidesz infiltrés dans ses propres rangs pour la déstabiliser, s’appuyant sur une enquête de Direkt36 citant des documents de police. Chacun accuse l’autre d’être la marionnette d’une puissance étrangère. La scène ressemble moins à un État de droit qu’à une partie d’échecs jouée avec des grenades.
Ce qui rend l’affaire instructive au-delà des frontières hongroises, c’est ce qu’elle révèle sur l’architecture de l’influence en Europe centrale. D’un côté, un gouvernement qui entretient des canaux ouverts avec Moscou tout en dénonçant Kiev comme puissance subversive. De l’autre, une nébuleuse médiatique dont le financement institutionnel — NED, USAID, fonds européens — n’est ni caché ni anodin. Les deux récits coexistent. Ils sont peut-être tous les deux vrais, au moins partiellement. C’est précisément ce que les grandes rédactions occidentales refusent d’admettre, trop occupées à choisir leur camp avant d’examiner les faits.
Les élections hongroises du 12 avril se jouent dans cet environnement saturé d’accusations croisées. Le sondeur indépendant Median créditait début mars Tisza d’une avance de seize points sur le Fidesz. Viktor Orbán, après seize ans au pouvoir, fait face à l’épreuve la plus sérieuse de sa carrière politique — et il choisit d’en faire une bataille existentielle pour la souveraineté nationale. Que ce soit de la conviction ou du calcul électoral, la question mérite d’être posée. Ce qui est certain, c’est que personne, dans cette affaire, ne peut se prévaloir d’une innocence absolue.
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