Livret A : les Français vident leurs tiroirs et l’État bat son record d’emprunt à 310 milliards

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Trois milliards d’euros envolés en deux mois. Voilà le bilan — encore provisoire — du grand désamour qui s’est installé entre les Français et leur livret d’épargne historique. En février, les retraits ont dépassé les dépôts de 740 millions d’euros net sur le Livret A. En janvier, la saignée avait été bien plus sévère : une décollecte de 1,87 milliard d’euros, du jamais vu depuis 2009. Deux mois consécutifs dans le rouge, et le tableau devient difficile à habiller.

Ce qui rend le chiffre de février particulièrement parlant, c’est le contexte calendaire. La Caisse des dépôts l’a elle-même reconnu : la tendance observée est un mouvement à rebours de la tendance habituelle du mois de février, qui est généralement collecteur. Autrement dit, même en dehors des mois habituellement défavorables, les Français continuent de retirer leur argent. Ce n’est pas un accident de calendrier. C’est une décision.

La raison tient en un chiffre : après un taux à 3 % début 2025, la rémunération du Livret A a été abaissée à 1,5 % au 1er février 2026, sous l’effet du ralentissement de l’inflation. En moins d’un an, le rendement a été divisé par deux. Sur un Livret A rempli au plafond — 22 950 euros — cela représente environ 344 euros d’intérêts annuels en moins par rapport à début 2025. Pour des millions de ménages qui utilisent le livret comme principal outil d’épargne, c’est une perte sèche et parfaitement calculable.

En face, l’alternative s’est imposée sans effort. L’annonce des rendements 2025 des fonds en euros des assurances-vie, autour de 2,7 % en moyenne, a redonné des couleurs à ce support longtemps jugé peu compétitif. En janvier 2026, les cotisations enregistrées en assurance-vie ont atteint 19,2 milliards d’euros, leur plus haut niveau mensuel jamais atteint, en hausse de 9 % sur un an. La collecte nette de l’assurance-vie sur le seul mois de janvier dépasse six milliards d’euros — un niveau inédit depuis plus de quinze ans. Les épargnants ne fuient pas l’épargne. Ils changent simplement de caisse.

Le taux du Livret A divisé par deux en moins d’un an, d’un côté. Les fonds en euros qui surclassent désormais le livret, même après fiscalité, de l’autre. L’arbitrage est mécanique. Philippe Crevel, directeur du Cercle de l’Épargne, l’a résumé sans ambages : la baisse du taux du Livret A conduit à une réallocation vers l’assurance-vie, et la communication des rendements des fonds euros en janvier a précipité les décisions. Ceux qui avaient différé le mouvement l’ont acté. Les banquiers, qui ont toujours préféré vendre des produits plus margés que le livret réglementé, n’ont pas eu à forcer la main.

Le LDDS — Livret de développement durable et solidaire — suit la même trajectoire, sa collecte nulle en février portant la décollecte cumulée à 400 millions depuis le début de l’année. Son encours reste stable à 165,2 milliards d’euros, mais l’érosion est là, souterraine. Seul le LEP tire son épingle du jeu : sa collecte nette atteint 180 millions d’euros en février, soutenu par un taux à 2,5 %, encore plus attractif que le Livret A pour les ménages éligibles sous conditions de revenus. Le produit réservé aux plus modestes reste, pour l’instant, le seul livret réglementé qui ne se vide pas.

La masse globale reste colossale — 447 milliards d’euros sur les Livrets A, 165 milliards sur les LDDS et 84 milliards sur les LEP. C’est précisément cette manne qui attise les appétits. L’État a annoncé mi-mars que le fonds d’épargne de la Caisse des dépôts, alimenté par ces livrets, servira à financer à hauteur de 60 % la construction de six réacteurs nucléaires EPR2, pour un coût total estimé à 72,8 milliards d’euros. Une annonce présentée comme une grande cause nationale, mais dont le montage financier reste suspendu au feu vert de la Commission européenne et à une décision d’EDF attendue fin 2026. Autant dire que les certitudes sont, pour l’heure, surtout communicationnelles.

Les premières clôtures automatiques de plans d’épargne logement ouverts depuis plus de quinze ans ont débuté en mars 2026, libérant potentiellement 93 milliards d’euros qui cherchent une destination. L’assurance-vie attend. Le Livret A, lui, attend aussi — mais dans l’autre sens.

Reste une question que personne dans les cercles officiels ne pose franchement : les Français qui épargnent à 17,9 % de leurs revenus — un taux historiquement élevé, constaté par l’INSEE au quatrième trimestre 2025 — le font-ils seulement parce que le Livret A rapporte moins que l’assurance-vie ? Ou parce qu’ils sentent confusément que quelque chose se dérègle autour d’eux ?

Les chiffres plaident pour une réponse prudente. La dette publique française dépasse désormais 3 500 milliards d’euros, soit environ 117 % du PIB — un niveau jamais atteint hors période de guerre ou de crise sanitaire. La charge annuelle des intérêts devrait atteindre 67 milliards d’euros en 2025, dépassant le budget de la Défense et se rapprochant de celui de l’Éducation nationale. Le déficit public s’est établi à 5,4 % du PIB en 2025, soit 152 milliards d’euros. En 2026, l’Agence France Trésor émettra 310 milliards d’euros de dette à moyen et long terme — un record absolu, confirmé par l’AFT elle-même, supérieur aux émissions de l’année Covid.

S&P a abaissé la note souveraine de la France de AA- à A+ en octobre 2025, Fitch avait fait de même un mois plus tôt. Moody’s a maintenu sa note mais assorti la décision d’une perspective négative, invoquant la fragmentation politique, le déficit élevé et le risque de recul des réformes structurelles. Pierre Moscovici, premier président de la Cour des comptes, a lâché sur RTL ce que les ministres évitent soigneusement de dire : « ça ne va pas du tout », avec un risque de « problème de soutenabilité de la dette » française.

Les Français ne lisent pas les rapports de Moody’s. Mais ils ont, collectivement, une forme d’intelligence diffuse du réel. Quand un pays accumule les déficits depuis 1974 sans interruption, quand ses créanciers commencent à lui retirer leur confiance par tranches, quand les ministres parlent de chemin vers l’équilibre pour 2029 et que personne n’y croit vraiment — l’argent, lui, prend ses précautions. Ce n’est pas de la panique. C’est de la prudence. Et la prudence, en France, a toujours précédé les crises que personne n’avait officiellement prévues.

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