Shein au BHV : Une pétition de 140 000 signatures contre le « grand bazar » de Frédéric Merlin
Il y a des symboles qui méritent qu’on s’y attarde. Que la première boutique physique permanente de Shein dans le monde entier ait ouvert non pas à Pékin, non pas à Dubaï, non pas dans quelque zone franche asiatique, mais bien en face de l’Hôtel de Ville de Paris, à deux pas de Notre-Dame, au sixième étage du BHV — voilà qui en dit long sur l’état de déliquescence commerciale et morale de certaines élites du retail français.
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Je m'abonne maintenant →Le 5 novembre 2025, Frédéric Merlin, président de la Société des Grands Magasins, inaugurait en grande pompe, et sous escorte policière, ce coin de paradis chinois de la fringue jetable. Une « révolution », s’était-il félicité sur BFMTV, lui qui se vantait d’accueillir « la meilleure plateforme de e-commerce dans le domaine de la mode ». Les mois suivants lui ont rappelé que l’ambition sans boussole produit des naufrages spectaculaires.
Car entre-temps, une pétition lancée le 2 octobre sur Change.org par Arielle Lévy, fondatrice du collectif UAMEP — Une Autre Mode Est Possible — a franchi la barre des 140 000 signatures vérifiées. Un chiffre qui n’est pas tombé du ciel. Il témoigne d’une exaspération profonde, transversale, qui dépasse largement le cercle habituel des militants de la mode éthique. Des Parisiens, des provinciaux, des artisans, des consommateurs ordinaires : tous réunis autour d’un constat aussi simple qu’accablant. La pétition recense les dégâts en quelques lignes : plus de 10 000 nouveaux produits déversés quotidiennement sur le marché, une empreinte carbone quatre à cinq fois supérieure à celle d’une marque européenne, des salaires inférieurs à 0,30 euro de l’heure dans les ateliers de sous-traitance, et un modèle fiscal qui défie chaque jour les législations française et européenne. Les ONG indépendantes qui ont infiltré ces ateliers — ActionAid France, China Labor Watch, Public Eye — documentent depuis des années des rémunérations à la pièce allant de 0,03 à 0,27 euro par vêtement produit, pour des journées de travail de dix à dix-huit heures, sans week-end ni contrat.
Arielle Lévy connaît son sujet. Pionnière de la mode responsable, elle a grandi près du BHV. Elle a regardé cet endroit se vider de sa substance avant de se vendre à l’offre la plus basse. Sa pétition ne réclame pas seulement le départ de Shein du Marais. Elle formule des exigences précises : responsabilité légale pour les enseignes qui hébergent la marque, sanctions financières pour dumping et concurrence déloyale, intégration de critères sociaux et environnementaux dans la liberté du commerce, exemplarité RSE pour les entreprises disposant d’actionnaires publics ou de fonds d’investissement.
Les faits ont rapidement corroboré l’alerte. Dès fin octobre 2025, une quinzaine de marques fermaient leurs stands au BHV. Dior, Guerlain et Sandro prenaient leurs distances. Disneyland Paris annulait un partenariat de Noël — manque à gagner de plusieurs millions d’euros pour le grand magasin. La Banque des Territoires retirait son offre de rachat des murs du BHV, évalués à 300 millions d’euros. Le groupe Galeries Lafayette rompait son accord avec la SGM pour ne pas voir son nom associé à la marque chinoise, contraignant sept magasins en province à changer d’enseigne. Le Slip Français et d’autres marques attaquaient le groupe en justice pour des impayés se chiffrant en centaines de milliers d’euros. La liste des dommages collatéraux s’est allongée semaine après semaine.
Le 26 novembre, Frédéric Merlin était auditionné à l’Assemblée nationale pendant près de deux heures pour défendre ce qu’il avait présenté comme une stratégie « plus populaire ». Il avait « sous-estimé toute l’exposition politico-médiatique » de l’opération, selon ses propres mots. Le 22 décembre, un seul caisse restait ouverte au sixième étage du BHV, les ascenseurs en panne, les escalators silencieux, l’étage déserté par des clients qui ne comprenaient plus très bien ce qu’ils faisaient là. Les ouvertures en province — Dijon, Reims, Grenoble, Angers, Limoges — repoussées à plusieurs reprises, ont finalement eu lieu fin février 2026, dans la discrétion la plus totale.
Le dossier judiciaire, lui, n’en finit pas de s’alourdir. En France, Shein a écopé en 2025 de trois amendes totalisant 191 millions d’euros : 150 millions prononcés par la CNIL pour dépôt de cookies sans consentement, 40 millions infligés par la DGCCRF pour fausses promotions et allégations environnementales mensongères, et 1,098 million supplémentaire pour absence de déclaration des microfibres plastiques dans ses vêtements. À cela s’est ajouté le scandale des poupées sexuelles à apparence enfantine et des armes de catégorie A découverts sur sa marketplace, qui a conduit le gouvernement à engager une procédure de suspension de la plateforme. La justice a refusé d’y donner suite — le tribunal en décembre, la cour d’appel de Paris le 19 mars 2026 — mais a ordonné à Shein de mettre en place un contrôle d’âge pour tout contenu pornographique, sous peine d’astreinte financière.
Le secteur textile, lui, n’a pas mâché ses mots. Devant la commission des affaires économiques du Sénat en décembre, Yann Rivoallan, président de la Fédération française du prêt-à-porter féminin, estimait que Shein avait contribué à la destruction de 15 000 emplois en France en trois ans. Sur le plan environnemental, les propres rapports de durabilité de la marque révèlent que ses émissions de CO₂ ont augmenté de plus de 80 % entre 2022 et 2023 — à rebours total de son engagement à les réduire de 25 % d’ici 2030 — faisant de Shein le champion incontesté de la pollution dans l’industrie mondiale de la mode.
140 000 signatures est la preuve qu’un pays n’a pas envie de voir ses vitrines commerciales les plus emblématiques se transformer en succursales d’un modèle qui détruit ce qu’il prétend rendre accessible. Arielle Lévy et les signataires ne demandent pas un retour à l’âge d’or de la couture artisanale. Ils demandent simplement qu’on cesse d’appeler « liberté du commerce » ce qui n’est, en réalité, que la liberté de quelques-uns de piller les autres — artisans, créateurs, travailleurs d’ici et d’ailleurs — en toute impunité réglementaire et fiscale.
La pétition est toujours ouverte sur Change.org.
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