Charles Alloncle : le rapport audiovisuel public que le système veut étouffer
Il y a des moments où la République montre son vrai visage. Pas celui des beaux discours sur la transparence et le contrôle démocratique — l’autre, le vrai, celui des arrangements de couloir et des archives verrouillées à double tour. Le rapport de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, piloté par le député UDR Charles Alloncle, pourrait ne jamais voir la lumière du jour. Ce serait, disons-le clairement, un scandale d’une ampleur rare sous la Ve République.
Un rapport sous haute pression
Charles Alloncle doit remettre ses conclusions au plus tard le 28 avril 2026, une fois les travaux de la commission d’enquête achevés. Pour que ce document soit rendu public, une majorité simple des 31 membres de la commission devra voter en sa faveur. Mathématiquement, l’opération d’obstruction est d’une simplicité déconcertante : le bloc allant des socialistes aux centristes en passant par La France insoumise dispose des voix nécessaires pour enterrer le document. Et plusieurs élus ne s’en cachent pas — même s’ils redoutent, pour certains, de faire du rapporteur un martyr commode.
Ce qui rend la chose encore plus inacceptable, c’est le mécanisme d’enterrement lui-même. Si la majorité des députés votait contre la publication, l’intégralité des documents obtenus par le rapporteur ainsi que ses conclusions seraient archivées et ne pourraient donner lieu à aucun débat. Ce sera dans le secret du huis clos que chacun des 31 membres décidera du sort du rapport. Et toute personne qui, dans un délai de vingt-cinq ans, divulguerait une information relative aux travaux non publics risquerait jusqu’à un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende.
Vingt-cinq ans de silence légalement imposé. Voilà le prix du confort d’une institution qui refuse d’être regardée.
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La commission a débuté ses auditions fin novembre 2025, à l’initiative du groupe UDR d’Éric Ciotti, dans la foulée de l’affaire Legrand-Cohen — ces images de deux journalistes vedettes du service public attablés au restaurant avec des cadres du Parti socialiste. Depuis, les séances ont systématiquement été émaillées d’incidents qui ressemblent moins à des débats démocratiques qu’à une campagne d’obstruction organisée.
Le clou du spectacle s’est produit le 26 février dernier, lors de l’audition des dirigeants de Mediawan — ce groupe audiovisuel fondé en 2015 par Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Pierre-Antoine Capton, producteur notamment de C dans l’air et C à vous pour le compte de France Télévisions. Une suspension de séance a été ordonnée après que Charles Alloncle a accusé le député MoDem Erwan Balanant de l’avoir menacé en pleine salle. À la reprise, le rapporteur a relaté la scène : Balanant, après avoir posé sa question, s’est levé, est parti et a déclamé devant témoins, en le citant et en le pointant du doigt : « T’inquiète, on va te régler. »
Des menaces en pleine séance parlementaire. Proférées par un élu de la majorité, au moment précis où le rapporteur interrogeait un groupe audiovisuel étroitement lié aux chaînes publiques. Erwann Balanant a tenté de s’en sortir en expliquant que ses propos visaient le rapport, pas l’homme. Chacun appréciera la subtilité de la nuance.
Le rapport de la Cour des comptes, cet encombrant précédent
Ce que redoute la coalition d’obstruction, c’est précisément ce que la Cour des comptes a déjà dit tout haut en septembre 2025 — avant même que la commission ne commence ses travaux. La juridiction financière alertait sur la situation budgétaire « critique » de France Télévisions et appelait à engager « sans délai » des réformes structurelles. Pour la première fois de son histoire, le groupe public avait adopté un budget en déficit : 40 millions d’euros dans le rouge pour 2025. Le salaire moyen dans l’entreprise dépasse 71 000 euros bruts annuels — bien au-dessus du secteur culturel et de l’audiovisuel privé. Entre 2017 et 2024, le déficit cumulé du groupe atteint 81 millions d’euros, tandis que les capitaux propres ont fondu de 294 à 179 millions d’euros en huit ans.
Dans n’importe quelle entreprise privée, les administrateurs auraient eu à répondre de cette gestion devant leurs actionnaires. Ici, l’actionnaire unique, c’est le contribuable. Et le contribuable, lui, n’a pas accès au rapport.
La contre-offensive des bien-pensants
Face aux travaux de Charles Alloncle, la machine à indignation sélective s’est mise en marche. Le 10 février, Le Monde publie une tribune signée par plus de trois cents personnalités du monde de la culture et des médias, qui dénoncent les méthodes du rapporteur, qualifiées d’inquisitoriales. Un casting dominé par des gens dont les structures — producteurs, animateurs, dirigeants — entretiennent des liens professionnels étroits avec les chaînes publiques que Charles Alloncle ose questionner.
La contre-attaque n’a pas tardé. Le 1er mars, dans le JDD, une trentaine de personnalités apportent leur soutien au député et rappellent les règles du jeu : « Le Parlement vote la loi. Il contrôle l’action du gouvernement. Il évalue les politiques publiques. » Parmi les signataires : Michel Onfray, Nicolas Dupont-Aignan, Luc Ferry, Philippe de Villiers, Ivan Rioufol. Le principe constitutionnel est posé noir sur blanc : l’audiovisuel public, financé par l’impôt, entre pleinement dans le périmètre du contrôle parlementaire. Aucune institution, aussi précieuse soit-elle, ne peut s’y soustraire.
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Un rapport parlementaire rejeté par ses propres commanditaires — cela n’est arrivé qu’une seule fois sous la Ve République, en 2011, pour une commission sur le financement des syndicats. Rejeter le rapport Alloncle ne serait pas un acte de prudence institutionnelle. Ce serait un signal envoyé à tous les Français : l’audiovisuel public, payé par vos impôts, géré dans un flou budgétaire documenté par la Cour des comptes elle-même, est au-dessus du contrôle parlementaire.
Même certains adversaires d’Alloncle reconnaissent qu’un tel acte transformerait le député héraultais en martyr de la liberté d’expression — le pire des scénarios pour ceux qui cherchent à faire taire le rapport. Philippe Ballard, du Rassemblement national, a prévenu sans détour : ce rejet serait « une erreur stratégique, politique, économique et financière ».
Le vote aura lieu en huis clos, au mois d’avril. Sans témoin, sans caméra, sans compte rendu. C’est là que se décidera si la démocratie parlementaire française a encore le courage de se regarder dans un miroir.