Choc pétrolier : ce que la guerre en Iran va coûter aux Français

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À l’aube de ce lundi 9 mars, pendant que le Brent franchissait 116 dollars sur les marchés asiatiques, les Français dormaient encore. Ils se réveilleront avec une addition qui commence à se chiffrer très concrètement : à la pompe d’abord, dans les rayons ensuite, sur leurs factures enfin. Le gouvernement rassurait encore il y a cinq jours. Depuis, le baril a pris quarante dollars supplémentaires.

La mécanique est implacable et documentée. Entre le dimanche 1er et le mardi 3 mars, le SP95 est déjà passé de 1,772 euro le litre à 1,813 euro selon les données officielles du gouvernement compilées par L’Argus. Le gazole de 1,722 euro à 1,805 euro sur la même période. Le mercredi 4 mars, le prix moyen national du gazole atteignait 1,86 euro le litre, celui du SP95 1,82 euro — avec plusieurs stations déjà au-dessus de 2 euros dans certaines zones selon Midi Libre. Et à ce moment-là, le Brent n’était qu’à 82,58 dollars. Ce lundi matin, il est à 116 dollars. La suite est arithmétique.

Ce mouvement à la pompe s’est produit en quelques jours à peine. La Banque de France l’a quantifié dans ses travaux de recherche : une hausse de 10 euros du prix du baril de Brent se répercute directement sur les prix à la consommation en France à hauteur de 0,25 point d’inflation, en moins d’un trimestre. Le Brent était à 65 dollars début mars avant le conflit. Il est à 116 dollars ce matin. Le calcul est brutal. Et la transmission aux prix finaux n’est pas encore achevée : les distributeurs répercutent la hausse lors du renouvellement de leurs stocks, puis font traîner la baisse quand le baril redescend. Le mécanisme est connu, documenté, et toujours aussi impunément pratiqué.

À cette pression s’ajoute une couche que personne ne peut effacer : depuis le 1er janvier 2026, les nouvelles règles sur les certificats d’économie d’énergie ont ajouté 4 à 6 centimes par litre sur la facture des automobilistes français, toujours selon L’Argus. L’État a augmenté ses prélèvements en tout début d’année. Il continue de les percevoir pendant que le baril s’emballe. Résultat visible dans les données de vente : Intermarché a enregistré une hausse de 50% des volumes de carburants vendus dès le déclenchement du conflit, les automobilistes faisant le plein par précaution — chiffre cité par François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, lors de son interview sur France Inter le 5 mars.

Le gouvernement a choisi l’optimisme. Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement et ministre déléguée chargée de l’Énergie, déclarait le 4 mars que la hausse serait « de quelques centimes, contenue et limitée ». Roland Lescure, ministre de l’Économie, affirmait le même jour qu’il n’y avait « aucun risque d’approvisionnement ni sur le gaz, ni sur le pétrole ». Ces déclarations ont été faites quand le Brent était à 82 dollars. Il est aujourd’hui à 116 dollars. Le gouvernement reçoit les distributeurs à Bercy et a promis des contrôles de la DGCCRF dans les stations-service. Ces mesures ne feront pas descendre le cours du brut d’un cent.

L’économie française ne subit pas seulement un choc à la pompe. L’énergie est un intrant dans la quasi-totalité de la chaîne productive. Transports, logistique, industrie, agriculture : quand les prix de l’énergie s’envolent, les coûts de production suivent, et une partie se répercute sur les prix finaux. Air France-KLM a perdu 9% en Bourse dès le lundi 2 mars. Accor également 9%. Aéroports de Paris 3%. Le kérosène représente entre 20 et 30% des coûts d’exploitation d’une compagnie aérienne — quand le pétrole s’emballe, les billets d’avion suivent, ou les compagnies saignent. Le CAC 40 a perdu près de 7% sur la semaine, repassant sous la barre des 8 000 points.

Les navires commerciaux qui ne peuvent plus transiter ni par la mer Rouge ni par le détroit d’Ormuz sont contraints de contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance. Plusieurs plateformes de commerce en ligne ont déjà prévenu leurs clients d’allongements de délais de livraison. Le fret maritime rallongé coûte plus cher, et ce surcoût finit dans les prix.

Les projections des économistes donnent le cadre de ce qui nous attend. Le Cercle de l’Épargne l’a chiffré : si le conflit dure deux mois, la hausse d’inflation sur l’année pourrait être de 1 à 2 points. Si les cours se maintiennent à leur niveau actuel toute l’année — scénario extrême — le surcroît d’inflation pourrait atteindre 4 à 5 points, portant l’inflation européenne entre 5 et 7%. Christopher Dembik, conseiller en stratégie d’investissement senior chez Pictet Asset Management, formule dans un scénario de baril durablement au-dessus de 100 dollars une estimation selon laquelle l’inflation française pourrait atteindre 3% en 2026 — soit quasiment le double des prévisions initiales — et la croissance du PIB serait ramenée à 0,6%. Un analyste de Natixis, cité dans Le Figaro et repris par la Banque de France, fixe le même seuil : si le baril se maintient au-dessus de 80 dollars jusqu’à fin 2026, l’inflation s’approchera des 3% en zone euro fin décembre. Ce matin, le baril est à 116 dollars.

Bloomberg Economics juge la zone euro au bord de la récession. Et quand l’Allemagne, dont la production industrielle a chuté de 20,9% en décembre 2025 selon la Deutsche Bundesbank, s’enfonce encore davantage, la France ne reste pas debout.

François Villeroy de Galhau a tenté de tempérer sur France Inter le 5 mars : « ce choc peut entraîner un peu plus d’inflation et un peu moins de croissance, mais 2026 n’est pas 2022. » Il a raison sur un point : en 2022, le choc ukrainien était amplifié par les goulets d’étranglement post-Covid. Mais il avait dit cela quand le Brent était à 91 dollars. Ce lundi matin, il est à 116 dollars, avec une hausse journalière de 26% — potentiellement la plus forte depuis la création des contrats à terme sur le brut dans les années 1980. La distance entre 2022 et 2026 se réduit à toute vitesse.

La France dispose de 90 jours de stocks stratégiques pétroliers. De quoi tenir dans l’immédiat. Mais tenir ne signifie pas absorber sans dommages. Les ménages français qui remplissent leur réservoir ce matin le font au prix fort. Ceux qui ne le peuvent pas calculent combien de kilomètres ils vont devoir sacrifier. Et ceux qui attendent une réponse politique à la hauteur du choc vont devoir s’armer de patience et surtout de courage.

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