Farah RK sur BFMTV : « Les gens ne se sentent plus représentés par les médias » – la séquence virale qui fait mal
On invitait Farah RK pour parler de Jean-Luc Mélenchon. Elle a préféré retourner le miroir. Et ce que BFMTV y a vu, jeudi 27 février en direct, ne ressemblait pas exactement à un compliment.
L’éditorialiste politique et créatrice de contenus, suivie par près de 150 000 personnes sur TikTok et figure montante du commentaire politique sur les réseaux sociaux, était invitée sur le plateau de la chaîne d’information en continu dans le cadre d’un débat intitulé — accrochez-vous — « Mélenchon/Médias : la stratégie de la victimisation ». Un titre qui résume à lui seul le problème qu’allait pointer Farah RK avec une précision chirurgicale.
Car dès les premières secondes, l’éditorialiste a compris le piège. On ne l’invitait pas pour parler de l’avenir du journalisme ou de la montée en puissance des médias numériques. On l’invitait pour gloser sur Jean-Luc Mélenchon. Sauf que Farah RK n’a visiblement pas lu le script qu’on lui avait préparé. Et ce fut heureux car cela a donné lieu à une séquence passionnante sur le rôle des médias.
« On est en train de parler de Jean-Luc Mélenchon alors que le vrai sujet qu’on devrait avoir sur ce plateau, c’est peut-être potentiellement les nouveaux médias, la place qu’on devrait avoir et le travail qu’on est capable de faire ensemble », a-t-elle lancé d’emblée, coupant court au jeu de rôle prévu par la rédaction. La suite valait son pesant de câble coaxial : « Si cette conférence n’avait pas eu lieu, je ne serais pas sur votre plateau aujourd’hui. » Traduction libre : sans Jean-Luc Mélenchon, BFMTV n’aurait jamais daigné inviter une créatrice de contenus politique. Ce n’est pas une punchline, c’est un constat.
L’entre-soi à l’antenne, servi en direct
Le contexte rendait la séquence encore plus savoureuse. Quatre jours plus tôt, le 23 février, Jean-Luc Mélenchon avait organisé à La Fabrique, dans le 10e arrondissement de Paris, une conférence de presse exclusivement réservée aux « médias numériques alternatifs » — Blast, Mediapart, Le Média, HuffPost, Reporterre, Les Jours. Exit l’AFP, TF1, Libération, France Info. L’initiative avait provoqué une levée de boucliers immédiate : Reporters sans frontières avait dénoncé une « atteinte au droit à l’information des citoyens », la SNJ-CGT avait crié à l’entrave à la liberté de la presse.
Mais sur le plateau de BFMTV, Farah RK a subtilement inversé la charge. Plutôt que de commenter le geste de Jean-Luc Mélenchon, elle a posé la seule question qui compte : pourquoi les Français se détournent-ils massivement des médias traditionnels ? « Il y a une espèce d’entre-soi ces derniers temps médiatiques que les gens ressentent », a-t-elle expliqué face à un Anthony Lebbos visiblement déstabilisé.
Le jeune reporter politique de BFMTV a tenté la contre-attaque classique : et les inondations ? Et le terrain ? Et l’empathie ? Farah RK n’a pas cillé. « Je parlais dans le langage, Anthony, plus dans le traitement de l’information. » Pas dans le courage des reporters de terrain — qu’elle n’a jamais nié — mais dans la façon dont l’information est mise en scène, triée, orientée, spectacularisée sur les plateaux. La nuance est fondamentale. Et visiblement difficile à entendre quand on est assis du côté du prompteur.
300 000 vues et un malaise en prime
La séquence, d’à peine deux minutes, a ensuite pris une ampleur que la rédaction de BFMTV n’avait probablement pas anticipée. Le tweet de Farah RK diffusant l’extrait a cumulé près de 140 000 vues en quelques heures. Celui du compte AlertesInfos, qui a repris ses propos en citant « Farah, éditorialiste politique sur les réseaux sociaux », a dépassé les 154 000 vues. Au total, plus de 300 000 personnes ont regardé une créatrice de contenus expliquer à une chaîne d’information en continu pourquoi les gens ne la regardent plus. L’ironie est trop belle pour qu’on la souligne davantage.
« Le ressenti des gens, c’est de ne plus être représentés par les médias traditionnels aujourd’hui. Et donc, ils vont chercher des espaces qui les représentent et qui leur parlent comme ils ont envie qu’on leur parle », a résumé Farah RK. Une phrase d’une banalité confondante pour quiconque fréquente les réseaux sociaux depuis cinq ans — et pourtant reçue sur ce plateau comme une révélation aussi inconfortable qu’un audit de l’Arcom.
Le vrai sujet que BFMTV refuse de voir
Ce qui rend cette séquence remarquable, ce n’est pas tant ce que dit Farah RK — d’autres l’ont dit avant elle — que l’endroit où elle le dit. Parce que BFMTV, rachetée par CMA-CGM de Rodolphe Saadé, est précisément en train de chercher comment enrayer la chute de ses audiences. La chaîne vient d’annoncer l’arrivée de Sonia Mabrouk, débauchée de CNews. Elle multiplie les partenariats avec Brut pour toucher les 15-34 ans. Elle investit dans neuf rédactions locales pour « capter le pouls du pays », branche qui est en train de battre sérieusement de l’aile. Bref, elle sent bien que quelque chose ne va plus.
Mais quand une éditorialiste vient lui expliquer en direct ce qui ne va plus, que fait BFMTV ? Elle titre « la stratégie de la victimisation » et tente de ramener la discussion sur Jean-Luc Mélenchon. Comme si le fond du problème n’était qu’un caprice du patron des Insoumis, et non un divorce structurel entre les médias d’information en continu et une partie croissante de leur ancien public.
« Reprenez le journalisme d’il y a 10-15 ans, ce n’est pas le même journalisme qu’on a aujourd’hui. Et ça, on ne peut pas nier cette évidence-là. Le journalisme a changé, les gens ne s’y reconnaissent plus », a conclu Farah RK. Avant d’ajouter, avec un aplomb que beaucoup de journalistes salariés lui envieraient : « À un moment donné, je ne vais pas me blâmer du fait que les gens ne s’y reconnaissent plus. C’est la vérité. »
On ne lui demandait pas de se blâmer. On lui demandait de parler de Jean-Luc Mélenchon. Elle a parlé du seul sujet qui comptait.
C’est peut-être ça, la différence entre les « nouveaux médias » et les anciens.