Affaire Epstein en France : 15 victimes sortent du silence face à un réveil poussif de la Justice

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Quinze femmes. Quinze voix qui émergent du silence en quarante-huit heures à peine. Quinze témoignages recueillis par l’association Innocence en Danger depuis le 24 février, quinze récits de femmes affirmant toutes avoir été agressées sexuellement alors qu’elles étaient mineures, sur le sol français, par Jeffrey Epstein ou ses complices, comme l’a révélé franceinfo le 26 février. L’une d’elles raconte avoir été violée dans l’appartement du prédateur, avenue Foch à Paris — ce même appartement que la justice française connaît depuis des années sans avoir jamais jugé utile d’en faire grand-chose. Toutes vivent aujourd’hui à l’étranger. Toutes se confient pour la première fois. Et toutes, jusqu’ici, n’avaient trouvé personne à qui parler dans un pays qui se targue d’être la patrie des droits de l’homme.

Le réveil tardif du parquet

Il aura fallu que la justice américaine publie 3,5 millions de documents, fin janvier 2026, pour que la France daigne rouvrir les yeux. Le 18 février, la procureure de Paris Laure Beccuau a annoncé l’ouverture de deux « enquêtes-cadres » — l’une sur les infractions à caractère sexuel, susceptibles de relever de la traite des êtres humains en bande organisée, l’autre sur les ramifications économiques et financières, en lien avec le parquet national financier selon Franceinfo, 18 février dernier. Cinq magistrats ont été affectés à l’analyse de cette montagne documentaire, selon TF1. « C’est un travail titanesque, a concédé la procureure au Club des Juristes. Sans savoir ce qu’il en sortira. » Voilà qui inspire confiance.

Rappelons la chronologie, qui à elle seule raconte l’histoire d’un pays en état de mort cérébrale judiciaire sur cette affaire. En 2019, le parquet de Paris ouvre une première enquête après des signalements d’associations de protection de l’enfance. Un seul homme est arrêté : Jean-Luc Brunel, agent de mannequins considéré comme le principal rabatteur français d’Epstein. En février 2022, Brunel est retrouvé pendu dans sa cellule de la Santé. Comme Epstein avant lui. Comme par hasard. Le dossier d’instruction est clos par un non-lieu. Fin de l’histoire — du moins, c’est ce qu’espéraient certains. Six ans et un mort opportun plus tard, la procureure annonce qu’elle va « réanalyser intégralement » le dossier Brunel pour en extraire tout élément utile à de nouvelles investigations. Mieux vaut tard que jamais, dit-on. En l’occurrence, c’est surtout tard.

Les noms qu’on n’attendait plus

La publication des fichiers Epstein a fait surgir une galerie de personnalités françaises dont certaines n’avaient jamais été inquiétées. Jack Lang, ancien ministre de la Culture et icône de la gauche mitterrandienne, fait l’objet depuis le 6 février d’une enquête préliminaire du PNF pour « blanchiment de fraude fiscale aggravée », visant aussi sa fille Caroline. L’enquête porte sur une société offshore basée aux Îles Vierges américaines. Le 16 février, alors que Lang faisait ses adieux au personnel de l’Institut du monde arabe — qu’il avait dû quitter précipitamment —, les policiers de l’Office national anti-fraude perquisitionnaient les locaux de l’IMA. Le timing avait quelque chose de cinématographique. Aucun élément ne relie Lang aux crimes sexuels d’Epstein à ce stade, mais les liens financiers présumés suffisent à ébranler le piédestal.

Il y a aussi Fabrice Aidan, diplomate français cité plus de deux cents fois dans les documents déclassifiés. Selon les révélations de Mediapart ee, il aurait fourni à Epstein des informations diplomatiques et ses réseaux internationaux. Un email mentionne un virement de 250 000 dollars sur le compte du diplomate norvégien Terje Rød-Larsen, dont les coordonnées bancaires avaient été transmises par Aidan selon France 24. Le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot s’est dit « effaré » — ce qui, en langage diplomatique, signifie qu’il savait que ça finirait par sortir.

Puis Daniel Siad, recruteur de mannequins présenté comme un possible rabatteur au service d’Epstein, visé par une plainte pour viol déposée par une ressortissante suédoise pour des faits commis en France dans les années 1990 (parquet de Paris via CNEWS/AFP, 14 février). Et Frédéric Chaslin, chef d’orchestre, cité dans les fichiers pour avoir entretenu des échanges avec Epstein — dont un email de 2013 où il se vantait d’avoir « trouvé une fille formidable à Paris, étudiante en philosophie, 21 ans, elle ressemble à l’épouse de Polanski », comme l’a révélé le magazine Diapason le 2 février et détaillé France 24. Chaslin assure n’avoir vu Epstein que « quatre fois » et dénonce un « excès d’interprétation ». On appréciera.

L’association qui fait le travail de l’État

C’est dans ce paysage de débâcle institutionnelle qu’Innocence en Danger a ouvert, le 24 février, un espace d’écoute sécurisé. Le message adressé aux victimes, publié sur le site de l’association, dit tout de l’état des lieux : « Nous savons combien il est difficile de parler. La peur des représailles, le souci de protéger ses proches, le sentiment que certains sont intouchables… » En deux jours, quinze femmes ont répondu. Ces témoignages ne sont pour l’instant que des « premières prises de contact », précise l’association. Libre à elles de porter plainte si elles le souhaitent. L’adresse est là : paroleauxvictimes@innocenceendanger.org. Cinq avocats assurent la confidentialité.

Le fait qu’une association doive se substituer à l’appareil judiciaire pour recueillir la parole de victimes de crimes pédosexuels en 2026, dans la cinquième puissance mondiale, n’est pas un accident de parcours. C’est un aveu d’échec systémique. Quand la procureure de Paris reconnaît elle-même que le premier appel à témoins de 2019 n’avait « pas entraîné beaucoup de réponses de la part des victimes », on pourrait s’interroger sur les raisons de ce silence. Peut-être que les victimes ne faisaient pas confiance à une justice qui avait laissé Brunel mourir en cellule sans que quiconque rende de comptes. Peut-être qu’elles avaient compris, bien avant nous, que dans ce pays, la parole d’une mineure violée pèse moins lourd que le carnet d’adresses d’un ministre.

Le vrai scandale

Pendant ce temps, la justice française en est encore à « analyser » et à « éventuellement étayer » des signalements vieux de plusieurs semaines. La procureure l’a dit avec une candeur désarmante : elle ne sait pas ce qui sortira de tout cela.

Quinze femmes, elles, savent très bien ce qui leur est arrivé. Elles ont attendu des années, parfois des décennies. Elles se sont expatriées. Elles ont gardé le silence dans un pays qui ne voulait pas les entendre. Et maintenant qu’elles parlent enfin, la seule question qui vaille est celle-ci : la France sera-t-elle à la hauteur de leur courage, ou trouvera-t-elle, une fois de plus, le moyen de regarder ailleurs ?

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