Mercosur : Von der Leyen passe en force, la France et Macron humiliés, les agriculteurs trahis

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C’est donc fait. Ce vendredi 27 février, Ursula von der Leyen a annoncé que la Commission européenne procéderait à l’application provisoire de l’accord de libre-échange avec le Mercosur. Sur X, la présidente de la Commission n’a même pas pris la peine de maquiller le coup de force : « Yesterday, Uruguay and Argentina became the first Mercosur countries to ratify the Agreement. When they are ready, we are ready. » Puis, dans un second message, la sentence : « The Commission will now proceed with provisional application. » Vingt-cinq ans de négociations, des mois de contestation, un Parlement européen court-circuité, une Cour de justice saisie mais ignorée — et une phrase sur un réseau social pour enterrer le débat. Bienvenue dans la démocratie selon Bruxelles.

Reprenons le fil de cette mascarade institutionnelle pour en mesurer toute l’obscénité. Le 6 décembre 2024, von der Leyen conclut les négociations à Montevideo avec les présidents du Mercosur — Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay. Le 9 janvier 2026, le Conseil de l’UE donne son feu vert à la majorité qualifiée, malgré le vote contre de la France, de la Pologne, de l’Irlande, de l’Autriche et de la Hongrie (Euronews, 9 janvier). Le 17 janvier, von der Leyen s’envole au Paraguay signer le traité en grande pompe. Le 21 janvier, le Parlement européen saisit la Cour de justice de l’Union européenne — à dix voix près, 334 contre 324 — pour vérifier la conformité de l’accord avec les traités (Touteleurope.eu, 23 janvier). Cette saisine suspend de facto le processus de ratification parlementaire. La CJUE pourrait mettre jusqu’à deux ans pour rendre son avis.

Mais Ursula Von der Leyen n’a que faire des juges, des parlementaires et des paysans. Dès le 23 janvier, au sommet de Bruxelles, elle laissait tomber le masque devant les chefs d’État : « La question de l’application provisoire a été soulevée par plusieurs dirigeants. Nous serons prêts lorsqu’ils le seront » (Agri Mutuel/AFP, 23 janvier). Friedrich Merz, le nouveau chancelier allemand, poussait à l’accélération. L’Espagne aussi. Il ne manquait qu’un verrou sud-américain. Le 26 février, l’Uruguay ratifie avec 91 voix pour et 2 contre. Quelques heures plus tard, le Sénat argentin suit : 69 voix pour, 3 contre (AFP/Boursorama, 26 février). Le Brésil avait déjà approuvé le texte à la Chambre basse la veille. Le mécanisme était enclenché. Ursula Von der Leyen n’avait plus qu’à appuyer sur le bouton. Ce qu’elle a fait ce matin, avec le sourire satisfait de celle qui sait que personne ne viendra lui demander des comptes.

Le Parlement européen : un élément décoratif

Qu’on se comprenne bien. Les eurodéputés ont voté, le 21 janvier, pour saisir la Cour de justice. C’était, déjà, un geste désespéré — une manière de gagner du temps puisqu’ils n’avaient pas la majorité pour rejeter le texte frontalement. Mais cette saisine, qui devait offrir un répit de dix-huit mois minimum, aura tenu exactement cinq semaines. La Commission a le droit, juridiquement, d’appliquer provisoirement un accord international sans attendre la ratification parlementaire. Le Conseil l’y a autorisée le 9 janvier. Il suffisait qu’un seul pays du Mercosur ratifie. C’est chose faite, deux l’ont fait en vingt-quatre heures.

Résultat : un accord commercial qui concerne 721 millions de personnes, qui supprime les droits de douane sur plus de 90 % des échanges bilatéraux et qui affecte directement des filières agricoles entières en Europe, va entrer en vigueur sans que les représentants élus des citoyens européens n’aient eu leur mot à dire. La porte-parole du gouvernement français, Maud Brégeon, avait prévenu dès janvier sur Europe 1 : une application provisoire imposée constituerait « une forme de viol démocratique ». Le mot est fort. Il est juste. Et il n’aura servi à rien.

Macron : le roi nu

Pour Emmanuel Macron, l’annonce de ce matin est une humiliation supplémentaire dans une collection qui commence à ressembler à une encyclopédie. Le président français a joué toutes les cartes — ou plutôt, il a fait semblant de les jouer. En novembre 2025, au Brésil, il se déclarait encore « plutôt positif» sur l’accord (Touteleurope.eu, 7 novembre). Puis la crise agricole l’a rattrapé, les tracteurs ont envahi Paris, et Emmanuel Macron a découvert qu’il fallait s’opposer. En décembre 2025, il a obtenu un report de quelques semaines, présenté comme un triomphe. En janvier, la France a voté contre au Conseil — dans le camp des perdants, avec la Pologne et l’Irlande. Il a ensuite promis des « clauses de sauvegarde », des « mesures miroir », un « frein d’urgence ». L’Élysée a publié un long communiqué le 8 janvier énumérant les garanties obtenues. Gain pour le PIB européen estimé par la Commission elle-même : +0,05 % à l’horizon 2040 (site de l’Élysée, 8 janvier). Zéro virgule zéro cinq. C’est le prix auquel Bruxelles vend les agriculteurs européens.

Au Salon de l’agriculture, le 21 février — six jours avant le passage en force —, Emmanuel Macron assurait encore être « extrêmement vigilant » sur le Mercosur et répétait que « le compte n’y est pas » (La France Agricole, 21 février). Six jours plus tard, Ursula Von der Leyen appuie sur le détonateur et l’Élysée est réduit au rôle de spectateur indigné. La France Insoumise avait qualifié la situation dès janvier : « L’exécutif français a définitivement perdu toute crédibilité pour mener le combat contre l’accord UE-Mercosur » précise un communiqué de la LFI, le 9 janvier dernier. Difficile de leur donner tort.

Les agriculteurs, variable d’ajustement permanente

Ce que recouvre cet accord, derrière le jargon technocratique de Bruxelles et les sourires de conférence de presse, est assez simple. Des centaines de milliers de tonnes de viande bovine, de volaille, de sucre, de miel, de céréales vont arriver sur le marché européen en provenance de fermes-usines brésiliennes et argentines qui n’appliquent ni les mêmes normes sanitaires, ni les mêmes restrictions sur les pesticides, ni les mêmes exigences de bien-être animal. Patricia Bullrich, cheffe du groupe pro-Milei au Sénat argentin, a d’ailleurs vendu la mèche avec un enthousiasme désarmant, énumérant la liste des produits qui seront désormais « taxés zéro » vers l’Europe : viande, vin, calamars, agrumes (AFP, 26 février). De l’autre côté de l’Atlantique, un éleveur du Massif central ou un producteur de volailles breton contemplera cette liste avec la nausée qu’on imagine.

La Commission promet 45 milliards d’euros pour la PAC à partir de 2028 — une avance sur budget, pas un centime de plus (Euronews, 6 janvier). Le Parlement a voté un « mécanisme de sauvegarde » en février — une enquête si les importations augmentent de plus de 5 % ou si les prix chutent. Sur le papier, c’est rassurant. En pratique, quiconque a déjà observé la vitesse à laquelle Bruxelles active ses « freins d’urgence » sait que le temps qu’une enquête aboutisse, les exploitations auront fermé.

Un précédent institutionnel explosif

Au-delà du Mercosur, c’est un précédent que la Commission vient de créer. Un Parlement saisit la Cour de justice pour vérifier la légalité d’un accord. Avant que la Cour n’ait rendu le moindre avis, l’exécutif applique l’accord. Le message est limpide : les institutions démocratiques européennes sont décoratives. La Commission négocie, la Commission signe, la Commission applique. Les eurodéputés peuvent voter ce qu’ils veulent — saisir la CJUE, adopter des résolutions, publier des communiqués indignés. Ça ne change rien. L’ancienne manœuvre de scinder le traité en deux — un volet commercial et un volet politique — permettait déjà de contourner les vingt-sept parlements nationaux (La France Agricole, janvier). L’application provisoire finit le travail : elle contourne aussi le Parlement européen.

Ursula von der Leyen a qualifié cet accord d’« un des plus conséquents de la première moitié de ce siècle » (Euronews, 27 février). C’est vrai. Mais pas pour les raisons qu’elle croit. Ce qui restera de cette journée du 27 février 2026, c’est qu’une fonctionnaire non élue a décidé, seule, d’appliquer un traité commercial que les représentants des peuples européens n’ont pas ratifié, pendant qu’une Cour de justice examine encore sa légalité, et que des millions d’agriculteurs regardent, impuissants, s’ouvrir les vannes d’une concurrence qu’aucune clause de sauvegarde ne viendra réellement contenir. Macron est « extrêmement vigilant ». Von der Leyen est « extrêmement confiante ». Et les agriculteurs sont extrêmement seuls.

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