«Gender Derby» : et si on parlait autrement de la transidentité?

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La société parle peu de transexualité. Peu ou mal. Souvent avec un angle anxiogène et une touche de pathos. «  Gender Derby  » s’y prend autrement  : cette série-docu, filmée et projetée à la verticale, déconstruit les stéréotypes avec une furieuse joie de vivre et aborde la question du genre, entre deux fêtes et trois matchs de roller derby.

Jasmine est devenue Jasmin. Ou plutôt, Jasmine a toujours été Jasmin. Jasmin et Jasmine à la fois, « il » et « elle » en même temps. Jasmin ne veut pas choisir radicalement et il ne voit pas où est le problème. Le malaise, la limite ou la controverse.  Ce mélange des genres, ça lui semble normal. Naturel. Fluide. Nécessaire. Évident même. Même s’il sait que pour la société, ça ne l’est pas. Une société qui aborde, bien souvent, la transexualité comme une sorte de trouble. De la personnalité, de l’identité. Une sorte de schizophrénie. Dans tous les cas, un poids lourd à porter. Alors que Jasmin va bien, il sait qui il est, il suit son instinct. Son identité double n’en forme qu’une. Pour lui, c’est plutôt clair. Il ne joue pas de rôle, ni dans la vie ni dans la série. Car Jasmin n’est pas un acteur, ça, ce n’est pas son genre. Il est vraiment transexuel. Ou sans genre. Ou genderfluid.

Jasmin parle donc de « transexualité » ou « transidentité » avec le sourire. Sans mal-être, sans filtre. Même si, évidemment, le parcours n’est pas facile car les choix sont nombreux. Les changements, les obstacles et les questions aussi. Testostérone jusqu’à quand, à quelle dose ? Pecs ou seins ? Sexe d’homme ou vagin ? Gouine ou gay ? Puis, comment décrocher un boulot ? Comment le dire à la famille ? Et le monde n’est pas tendre avec Jasmin. Le monde est plutôt intransigeant et violent. Mais il lui rend plutôt bien : plus il est discriminé, plus il s’affirme. Plus il déforme les normes, plus il aime vivre. Libre mais engagé, militant et politisé, presque malgré lui.

Malgré les insultes, Jasmin continue la transformation, ou plutôt la réalisation. De sa vraie et unique identité. Une unique identité qui associe deux genres distincts. Deux genres distincts qu’il s’approprie, avale et recrache à sa manière : « Je ne vais pas laisser ce que j’ai entre les jambes me définir. Ni mon sexe ni la société. Je suis queer, je suis sans genre ou genderfluid, je suis libre. Avant, je n’aimais pas mon corps car il ne m’appartenait pas mais maintenant, je  l’apprécie. J’en fais ce que je veux, je décide ». Complètement détaché du regard des autres, des stéréotypes et des injonctions, Jasmin fonce. Grâce à sa force de caractère et grâce au roller derby, son sport favori, il fonce. Les pieds ancrés au sol, sur terre ou sur des roulettes, il fonce.

Une série tournée à la verticale qui aborde la question du genre avec le prisme de la joie et du derby

La réalisatrice, Camille Ducellier, a clairement un style. Une signature. Aussi bien dans le fond que dans la forme. Aussi bien dans l’esthétisme que dans l’idée. Déjà, les 7 épisodes de la série sont filmés et projetés à la verticale. Pourquoi ? Pour s’adapter au format du smartphone et des réseaux sociaux mais pas seulement. Aussi et surtout, pour déformer le format classique du cinéma, déformer le format comme Jasmin déconstruit le genre. Homme, femme, les deux, horizontale, verticale, dessus, dessous, peu importe. A la verticale, Camille enchaine les plans lumineux, solaires, elle zoom sur les sourires, les mouvements, les rires et les sentiments.

Une signature qu’on retrouve, aussi et surtout, dans le fond. La réalisatrice a choisi son prisme, son angle : celui de la joie. La joie de vivre, la rage de vivre. Que ça soit dans la rue, les soirées ou lors des matchs de roller derby. Qu’il se fasse appeler Jasmin ou bien « Fouf la rage », son surnom sur le terrain. En baskets ou en rollers, il profite. Il s’éclate. Autant qu’il s’impose, encaisse les coups ou bien les évite, par la ruse ou la vitesse, autant qu’il cherche et gagne sa place, file entre les doigts des adversaires et seme les obstacles afin de dépasser la fameuse ligne et marquer le point. Les règles du derby, l’histoire de sa vie. Les deux étroitement liées. Et Jasmin ne serait pas si à l’aise avec sa transexualité sans ce sport qui se joue seulement grâce à des rollers, des lignes et des corps.  Un sport d’adresse, de lutte, de solidarité mais aussi de force physique. Un sport marginal et féministe qui lui colle à la peau.

Du derbylove mais aussi du genderfluid, des queer et des frères testo : nouveaux codes, nouveau voc !

Homme ou femme, Jasmin n’a pas vraiment tranché. Ou pas encore. Il ne sait pas encore quoi faire de ses seins et de son clitoris. Et comme il le dit justement : « c’est mon intimité, ça ne regarde que moi ». En choisissant Jasmin comme héros principal de son documentaire, Camille souhaite montrer que les transexuels ne changent pas forcément et radicalement de genre mais annulent souvent la notion même de genre. Son sens classique, ses limites, sa définition.

Pour la plupart d’entre-eux, leur genre n’est pas figé. Ni définit ni définitif. Ce pourquoi on parle de « genderfluid » ou encore de « queer ». Il peut évoluer, changer, se développer, être homme et femme à la fois et puis choisir (ou pas) physiquement l’un sans laisser, psychologiquement, tomber l’autre. Comme le montre également June, un ami trans de Jasmin, son « frère testo » baptisé « Transterror » sur le terrain : « Je me transforme peu à peu en homme, mon genre évolue. Je suis en train de passer de la gouine-masculine qu’on doit laisser tranquille au pédé-efféminé qui mérite des claques, alors qu’au fond je suis toujours June. C’est marrant hein le changement de perception et d’étiquette alors que ma personnalité est restée la même ?! ».

A travers Jasmin, Camille souhaite aussi montrer que les transexuels ne sont pas fous, pas déprimants ou dépressifs, pas forcément mal dans leur peau. Ou pas définitivement. Ils ne sont pas, non plus, en dehors de la vie normale, coupés du monde ou isolés. Jasmin n’est pas seul contre tous. Il a ses amis du derby, ses amis hétéros, ses amis filles, ses amis mecs et ses amis trans comme June, son « frère testo » plus avancé dans sa transformation physique ou encore Chloé. Jasmin a des potes, une vie sociale, une vocation professionnelle, il fait du sport, va en soirée, profite de sa jeunesse, entre deux piqures de testostérone.. En quelque sorte, Jasmin est une personne comme une autre qui avance en dehors des normes. Simple, non ?

« Gender Derby », une série-documentaire de 7 épisodes, écrite et réalisée par Camille Ducellier, co-produite par Flair Production et France Télévisions Nouvelles Ecritures, avec le soutien du CNC.

Premier épisode : dimanche 9 septembre à 18h diffusé sur le site internet IRL (In Real Life), une offre vidéo 100% gratuite également diffusée sur les réseaux sociaux IRL, Facebook, Twitter, YouTube.

Crédit photos : Marie Rouge. 

 

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