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Syrie : L’énigme Nissan se poursuit post-mortem à Raqqa

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Par Romain Rougé – Ecrit à quatre mains, Seule dans Raqqa est un livre saisissant sur la Syrie d’aujourd’hui. Les mots sont ceux de Nissan Ibrahim, syrienne qui chroniquait l’enfer de sa vie quotidienne sur Facebook. Des mots couplés à ceux de Hala Kodmani, journaliste, qui a enquêté sur la jeune femme, exécutée par l’Etat Islamique en janvier 2016.

La Syrie, on en a beaucoup parlé, ou trop peu à certains moments. On l’évoque encore, au travers de conflits qui s’enlisent et d’une population à bout de souffle. Rarement un livre n’aura pourtant était si parlant, si prenant. Seule dans Raqqa est l’histoire d’une jeune syrienne, pétrie d’idéaux. Sous pseudonyme, elle s’est dévoilée sur Facebook. Nissan Ibrahim, 30 ans, était professeure de philosophie. Elle vivait à Raqqa. Via le réseau social, elle s’est muée en reporter, témoin des soubresauts de la révolution et des répressions du régime, jusqu’à la prise de la ville par les djihadistes de Daech.

De 2011 à 2015, Nissan Ibrahim met des mots sur ses pensées, ses espoirs, ses doutes et ses afflictions. Aussi mystérieuse que courageuse, on découvre une jeune femme complexe, à la fois révolutionnaire, amoureuse, grave et parfois bigote. Facebook lui permet de s’exprimer « librement » malgré les dangers dont elle sera toujours incroyablement consciente. Nissan est énigmatique, elle disparaît à intervalles irréguliers, sans jamais abandonner totalement le combat, virtuellement.

Quand la guerre devient une routine, elle tourne en dérision la triste réalité. L’humour noir devient une arme. Un kit de survie. « Bachar a envie de rejoindre la coalition. Evidement, il n’est pas content que des bombardements en pleine nuit ne visent que les sièges de Daech pendant que les civils courent toujours. Il veut s’y mettre lui aussi pour frapper quelques familles et faire couler un peu de sang de leurs enfants, voir à quoi ressemblent leurs petits corps déchiquetés. Il ne rate jamais une occasion de massacrer, ce vil, ce lâche. »
Et au-delà du mystère de son identité, le livre offre quelques moments de légèreté qui ne font qu’épaissir sa personnalité. Dans le chaos environnant, elle se fiance, elle devient fleur bleue après sa rencontre avec un non moins énigmatique jeune homme. Malgré les désillusions, Nissan a cette capacité à ne cesser de rêver.

Dans l’enfer de Daech

L’autre force du livre est la description de la vie quotidienne après l’arrivée des « loups dans la ville ». Des journées rythmées par l’horreur des interdictions et des humiliations. « Un harcèlement permanent. Ces gens-là ne font rien d’autre que de s’occuper des petits détails insignifiants, juste pour empoisonner la vie des gens et surtout soumettre, c’est ça l’idée », confiait Hala Kodmani sur France Inter. Nissan, elle, oscille entre résignation et colère. Ses espoirs d’une vie meilleure déchus, elle finira cloitrée chez elle, son seul lien avec le monde extérieur étant son profil Facebook.
La jeune femme sera dénoncée par un membre de sa famille et fusillée par Daech. Sa mort est publiquement annoncée en janvier 2016. Mais sa famille restera longtemps dans l’ignorance totale de celle-ci, n’ayant d’ailleurs jamais vu son corps. Hala Kodmani admet volontiers qu’il n’existe « pas de preuve absolue » de sa mort. L’énigme Nissan se poursuit post-mortem Au fond, la seule certitude est son courage et sa détermination. Le courage de continuer à décrire sa vie, le courage d’envisager un monde meilleur, de défier le régime el-Assad et Daech.
« Notre plus grande erreur est d’avoir nagé dans une mer de rêves. Nous avons rêvé de l’étape d’après en oubliant l’étape actuelle. Nous avons regardé vers l’avenir en oubliant de construire le présent. Une erreur que nous regrettons. »

Où qu’elle soit, avec ce livre, gageons que Nissan ne sera plus jamais seule. Dans Raqqa ou ailleurs.

Seule dans Raqqa
Hala Kodmani
Editions des Equateurs
150 pages, 15 €

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