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Philippe Rahmy : un corps à coeur chinois

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Par Laurence Biava – bscnews.fr / Photo Philippe Matsas/ Couronné par la Mension Spéciale du Jury du Prix Wepler 2013, le premier livre de Philippe Rahmy, est une grande découverte, en plus d’être une pépite littéraire.

Lorsque l’Association des écrivains de Shanghai l’invite en résidence, à l’automne 2011, Philippe Rahmy saisit cette chance, synonyme de péril. Fragilisé par la maladie – il est atteint de la maladie des os de verre-, il se lance dans l’inconnu. Son corps à corps intense avec la mégapole chinoise devient vite un corps à cœur transi et les textes restitués ici, tels des fragments de rencontres, de vies, sont de vrais éclats de rires et parfois, de larmes. Le récit est au-delà du récit de voyage : c’est un flot d’images insensées et de pensées rayonnantes qui déboule en continu et il semblerait que seule l’écriture ait, en effet, ce pouvoir de contenir, d’explorer et de transmettre. 

Comme l’écrit Jean-Christophe Rufin dans sa belle préface, ce que nous offre Rahmy, est « une jouvence du regard ». Il restitue le monde dans son mystère premier, celui de l’enfant que nous avons été et que le temps a enseveli. Mais le regard de Philippe Rhamy est aussi celui de la réflexion, de l’érudition et de la souffrance, car il lui faut faire des efforts prodigieux pour économiser ses gestes, et les dangers éprouvants auxquels il a été confronté pour mener à bien son expédition, rendent encore plus palpitants, et son appétit de voir, et cette appétence de vivre.

Bien que les maladies auxquelles sont confrontés certains de ses proches, bien que la mort cerne d’assez près certains de ceux-ci, bien que les souvenirs de lecture (le Grand Meaulnes) ou d’enfance, ou d’arbre généalogique (ceux de la guerre, entre autres) reviennent régulièrement lui cogner aux tempes, Rahmy déchire une enveloppe et fera donc LE voyage, lui qui n’a jamais voyagé de sa vie., Tout du long de ces 200 pages éclairées, ce « proche lointain » comme il me l’écrira à Brive en dédicace, prend corps dans le langage, il se réinvente, il renaît, encore et encore, pour le meilleur, envers et contre tout. La Chine, Shanghai, surtout. Pas seulement une ville dans sa majestuosité verticale, non. Un nouveau monde. Une stupeur qui dépasse de loin l’imagination qui reste attachée à la terre. La langue chinoise et ses premiers frémissements. Le pragmatisme du chinois et son invraisemblable vie bureaucratique.. L’auteur écrit que « le plan de cette ville est une coupe du cerveau de l’humanité.. Que Shanghai est le mensonge produit par la rencontre de deux forces égales et opposées. Quand on s’élance au devant de la mégapole chinoise, il ne s’agit pas seulement d’un nouvel obstacle à surmonter, d’un mystère plus grandet plus parfait, comme le serait un Sphinx soudain dressé au bout de la piste d’atterissage….il s’agit d’abord d’un plaisir qui s’abat sur soi avec brutalité, comme parfois à l’opéra, quand le chant continu d’une voix, d’un corps harnaché de pendeloques, fait trembler le public.
L’écriture de Philippe Rhamy est très stylisée et s’en tient aux faits, aux descriptions globales, sans supposer, sans médire Elle raconte avec des mots bien choisis le passage exalté et turbulent dans cette ville lumière d’un homme heureux de s’être laissé happer, prendre et engloutir. Tout est lié et mêlé : les scènes de rue, les petits riens du vécu ordinaire et tout ce que l’auteur décrit rejoint le lot des réminiscences, parfois lointaines, d’une autre ampleur mentionnés plus haut.
Très joli livre ouvert et fourmillant de ces premières fois tirées du grand bain de réel. Un texte plein d’humanité, d’épiphanies, de lutte entre les mots ne sachant plus lesquels choisir tant ils abondent, tant ils s’imposent, bavards, conscrits dans ce monde opaque, translucide, fraternel, où la langue précisément s’enroule, ondoyante, autour des sourires et de ces rues pleines de cris et de chocs.

Philippe Rahmy – Récit
Récit – 204 pages – La Table Ronde

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