fbpx

Et si les auteurs frustrés suivaient l’exemple de Charlie Hasard?

par

Par Marc Emile Baronheid – bscnews.fr / Si tous les auteurs de manuscrits refusés utilisaient la corde pour sauter à l’entraînement de boxe et non pour se pendre, la France aurait trouvé depuis belle lurette un successeur à Marcel Cerdan. Sauf si les frustrés se mettaient à suivre l’exemple de Charlie Hasard.

Marseillais et solitaire, Charlie est habité par deux passions que l’imaginaire collectif associe peu souvent : l’écriture et la boxe. Il a découvert à dix-neuf ans l’éblouissement des livres. « Il s’est doucement écarté du quartier, des rires, du grouillement, pour entrer de plus en plus profondément dans ce monde inconnu de rêve et de silence ». Puis est venu le besoin irrépressible de passer de l’autre côté du miroir. Ecrire dit-il. Il s’y consacre fiévreusement, tournant des heures comme un fauve autour de son cahier, dans sa cuisine aussi étroite qu’un couloir. C’est l’état de transe et de bonheur, le retrait farouche du monde. Inutile que l’on frappe à sa porte : Charlie fait le mort. Pourtant il se sent extraordinairement vivant. Le texte terminé, il l’envoie par la poste aux éditeurs. Les quelques réponses sont toutes des lettres de refus. Il se rend alors à l’entraînement de boxe et malmène le sac de sable. Sa vocation n’est pas tardive. A quinze ans, il a mis k-o le directeur de son école. La ronde des petits métiers avec, tout de même, une incursion en librairie et le plaisir d’exposer Modiano ou Charles Juliet. A présent seules comptent l’écriture et la beauté des femmes. C’est qu’il lit et relit Flaubert, « un solitaire enragé de mots, ses vrais amis, cruel avec tous ceux qui dérangeaient ce silence, ce bourdonnement », seul admis à ses côtés durant les neuvaines de Charlie. Puis survient l’inespéré, le miraculeux. Un éditeur appelle Charlie Hasard, lui dit combien son manuscrit l’a touché. Euphorique, Charlie monte à Paris séance tenante, pour apprendre qu’un membre du comité de lecture s’oppose fermement à la publication. C’est un des poids lourds de la maison. La démonstration de l’arrogance du parisianisme envers la province. Le direct au foie, le genou à terre, l’anéantissement brutal de tant de sueur et tant de rêves. La réaction de Charlie sera à la mesure de sa déconvenue. Si elle faisait des émules, le métier de lecteur dans une maison d’édition ne tiendrait plus vraiment de la sinécure. La quatrième page de couverture voit en Charlie « un écrivain cherchant ses mots à coups de pioche ». Vous en goûterez tout le sel au terme d’une lecture impatiente. René Frégni est un « pays » de Giono, ce qui n’interdit pas d’aimer Marseille et d’en décrire les charmes avec gourmandise et sensualité . Il a longtemps animé des ateliers d’écriture à la prison des Baumettes et connaît mieux que quiconque le prix du shadow-boxing avec les mots. Pas obnubilée par l’uppercut, son œuvre, riche d’une quinzaine de romans préfère le travail de sape au corps social, le moment où apparaît dans la garde la faille suffisante au passage du crochet fatal, qui fera gicler le protège-dents et les frilosités. Sur un ring la haine dure trois minutes ; chez un fou d’écriture, la passion est « un démon qui saigne de l’encre à perpétuité ». On a les condamnations que l’on attire. Il serait dommage de ne pas s’immerger dans ce roman d’une luminosité rasante, sans la compagnie du superbe album « I remember Chet », d’Eric Le Lann, Nelson Veras et Gildas Boclé, hommage au grand Chet Baker, paru pour le 25e anniversaire de sa disparition (label Bee Jazz – Abeille Musique Distribution). Charlie Hasard dévorerait le Flaubert de Bertrand Le Gendre, un (auto)portrait de ce «solitaire amoureux des femmes et du beau monde », éminemment moderne, établi en puisant dans ses milliers d’écrits personnels. On aimera ceci : « Quant à oublier mon procès et n’avoir plus de rancune, pas du tout ! Je suis d’argile pour recevoir les impressions et de bronze pour les garder ; chez moi rien ne s’efface ; tout s’accumule » .

« Sous la ville rouge », René Frégni, Gallimard, 11,90 euros
« Flaubert », présenté par Bernard Le Gendre, Perrin, 19,90 euros

Laissez votre commentaire

Il vous reste

0 article à lire

M'abonner à