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Maus: une oeuvre terriblement humaine

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Par Julie Cadilhac – Maus est une bande dessinée INCONTOURNABLE qui propose de redécouvrir le génocide juif avec un œil aussi singulier qu’historiquement édifiant . En filigrane et sans jamais vraiment les formuler, l’oeuvre soulève ces questions existentielles: comment survit-on à l’horreur absolue? Quelles cicatrices indélébiles restent gravées? Peut on croire encore en l’humain après une expérience des camps? Peut -on pardonner ? Devient- on meilleur et plus humaniste après avoir vécu l’injustice ?

Un jour, Art Spiegelman demande à son père, Vladek, de lui raconter son histoire et celle de sa mère défunte. Sous forme d’interviews ponctuelles, il enregistre les propos du vieil homme pour les retranscrire ensuite en une bande-dessinée où s’entremêlent le passé et le présent.
Vladek Spiegelman est un des seuls rescapés miraculés de la Shoah malgré l’acharnement barbare des nazis . Son fils, Art, a pourtant du mal à ressentir de l’affection pour lui et un désagréable sentiment de culpabilité le tiraille constamment. Vladek, retraité au moment de la narration, a été un homme d’affaires aux préoccupations mercantiles obsessionnelles, il est devenu un grincheux avare tandis qu’ Art, lui, est un artiste. Un gouffre d’incompréhension éloigne les deux hommes. Si encore la mère et épouse, Anja ,avait laissé une lettre d’explication ou d’adieu avant de se suicider….Si elle était là pour être le trait d’union entre le père et le fils!
Lire Maus, ce n’est pas seulement entendre les confidences d’un père juif déporté à Auschwitz, ce n’est pas seulement être témoin d’ un récit bouleversant pour ne pas oublier l’horreur de la Shoah…c’est aussi une réflexion sur la transmission de la mémoire dans une famille, un travail autobiographique édifiant tant on y ressent le désir d’être au plus près de la vérité même lorsqu’elle véhicule des clichés dérangeants. Art Spiegelman est l’héritier de l’histoire d’une famille juive polonaise quasiment toute décimée pendant la seconde guerre mondiale. Comment s’emparer d’un tel héritage , comment le narrer sans le dénaturer, comment ne pas trahir lorsqu’on expose au monde entier les souvenirs douloureux et heureux d’une famille? Comment dire l ‘indicible ? Comment ne pas verser dans le pathétique dégoulinant? Comment parler de l’Autre en restant soi?
En mêlant le sérieux à l’humour , Art Spiegelman réussit ce pari car le génie de cette œuvre est de n’avoir pas laisser la vie sur le pas de la porte. Pourtant, naturellement, on est tenté de s’appesantir dans le morbide lorsqu’on amoncèle les corps ou les fait sortir en fumée des grandes cheminées d’Auswitz. Art Spiegelman semble avoir refusé cet écueil. Si l’auteur ne paraît pas se trouver beaucoup de points communs avec son père , on peut leur en trouver deux à la lecture de cet ouvrage passionnant: la ténacité et la capacité à s’adapter aux situations. En effet, l’auteur multiplie les astuces graphiques pour exprimer au plus juste ses angoisses et son immersion déstabilisante dans le monde de son père . Et son travail d’enquête auprès de son père demandait une bonne dose de patience et de détermination!
C’est un livre qui parle aussi de façon brillante de la place que chacun occupe dans sa famille : Artie est un fils aimé mais dont le fantôme du frère aîné , décédé et donc idéalisé, rôde…. Artie a survécu parce qu’il est né après la bataille tandis que son frère aîné, Richieu, est mort empoisonné pour ne pas être gazé dans un camp. Doit -il s’en vouloir de cela ? Les fortunés doivent- ils avoir honte de leur chance?
Est il besoin de re-préciser que c’est une bande dessinée d’une valeur humaine incomparable? l’unanimité des critiques, le matraquage médiatique ( justifiée pour une fois!) et le couronnement de l’auteur l’an dernier à Angoulême sont des garants plus qu’assurés du génie de cette œuvre . Pourtant, pour tous les récalcitrants à la bande dessinée, on a envie d’insister encore sur la valeur universelle de cet ouvrage et sur l’intérêt de le lire . Ce livre réfléchit sur trois thèmes majeurs: Qu’est ce qu’être homme? Qu’est ce qu’être fils? Comment restituer les souvenirs de quelqu’un d’autre?
Maus ( souris en allemand ) est un titre qui annonce l’utilisation du zoomorphisme dans le travail d’Art Spiegelman. Et effectivement, vous ne verrez pas un visage d’homme dans ce livre. Saviez- vous que les nazis représentaient les juifs comme des souris et les polonais comme des porcs dans leurs affiches de propagande? Alors Art Spiegelman a choisi de reprendre ces représentations caricaturales et les utilise, lui, à des fins humanistes. Lorsque les êtres vivants pris au piège ont des museaux de souris , les bourreaux des babines de chats, les français des airs de grenouille, les polonais des groins de porcs, croyez- vous que les pendaisons soient moins glaçantes ? Les exterminations plus digestes ? Les entassements dans les wagons à bestiaux plus supportables? Point du tout mais cela autorise le lecteur à respirer un peu, cela ajoute une note de dérision salvatrice et cela rend le message plus fort. Art Spiegelman a réussi , avec pudeur et respect- même s’il dévoile un visage paternel ronchon et avare-, à parler du destin de son père sans moraliser et c’est un récit qui ne véhicule pas de haine. Rien n’est ni tout noir ou tout blanc; les faits sont couchés sur le blanc impardonnable de la page mais l ‘homme, être imparfait par dessus tout, est là avec ses fragilités, ses peurs et ses faiblesses. Survivre à l’horreur laisse des séquelles terribles dont la mère d’Artie , Anja,n’a jamais sues se remettre. Vladek, lui, est un personnage fascinant tant il est terriblement humain ; Art Spiegelman nous montre son père tel qu’il est vraiment. Pas comme un héros : comme un être imparfait mais attachant….mais un peu comme un héros aussi? Une leçon de vérité poignante.

Maus d’Art Spiegelman

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