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David Le Breton : un trésor de réflexion et d’inspiration

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Par Laurence Biava – bscnews.fr / Eclats de voix, de David Le Breton est un texte magnifique, d’une poésie et d’une érudition folles. Un trésor de réflexion et d’inspiration pour toute quête vers l’altérité

«Exister, c’est donner de la voix pour alimenter les échanges et entendre celle des autres ». D’emblée, avançons nous dans l’œuvre. Examinant dépressifs aphones, bègues et bavards à la loupe psychanalytique, il rappelle ceci : «ne plus disposer de sa voix c’est aussi perdre la parole et ne plus assurer sa position d’acteur à l’intérieur du lien social. S’il ne reste à l’individu que des bris de sa voix, il se trouve d’emblée en porte-à-faux avec les autres qui attendent toujours la fluidité de sa parole».
Depuis longtemps, David Le Breton explore en sociologue l’anthropologie du corps et ses représentations. Ici, il explore un nouveau mode de communication, et prend un chemin de traverse souvent fragmenté pour étudier les voix, avec une crainte, une minutie, un émerveillement mêlés. J’ai adoré cet ouvrage.
L’auteur explique que les perceptions sensorielles ne varient pas tant que ça. Qu’il y a une grande proximité entre le visage et la voix, même si on s’en doute. Que les deux définissent l’identité humaine et forment des traits intimes à travers lesquels nous sommes immédiatement reconnus par les autres. Il aborde d’abord la voix en tant qu’organe. Un caisson mémoriel où s’imprime notre histoire, notre appartenance sociale et culturelle, notre identité sexuelle, notre âge. Il assigne également qu’elle est, la voix, le symptôme d’une douleur. A l’occasion d’une épreuve marquante de sa vie personnelle, n’a t-il pas eu, lui-même, le sentiment que sa voix lui échappait ?. Il la portait comme un fardeau et pensait qu’elle pouvait se briser à tout moment. Alors, il a eu envie de savoir comment ce filet, qui ne tient qu’à un souffle, peut parfois s’enfuir comme le vent. C’est cette sévère constatation qui paraît l’avoir poussé vers cette étude, a-t-il récemment expliqué. L’auteur explique aussi que les critères esthétiques qui confèrent de la beauté ou de la laideur à des visages procèdent pareillement pour la voix. Ainsi, son appréciation relève du jugement social et culturel. Il cite l’exemple des Bochimans, qui peuvent parler en inspirant. Sans lui, saurions nous que ce type de voix incommode l’occidental ?. Il y a certaines langues, aussi, que nous avons du mal à entendre parce qu’elles induisent des voix rocailleuses et désagréables à nos oreilles d’Européens. D’autres critères entrent en considération dans l’appréciation. Une femme à la voix grave sera perçue comme trop virile et masculine et, réciproquement, une voix d’homme trop aiguë passera pour une voix de fausset, connotée homosexuelle. Il semble bel et bien y avoir des voix que nous aimons et d’autres que nous rejetons sans que cela soit lié à des catégories esthétiques ou des choix personnels aussi clairs que cela. Par la voix, l’auteur élude et explique aussi le pouvoir des mots. La voix n’est rien d’autre qu’un transmetteur de messages, un catalyseur d’émotions, une sorte de commentaire général englobant le « tout ». La voix dit par exemple si la personne est présente dans sa parole ou si elle est en train de jouer un rôle en essayant de manipuler, de séduire. La voix est donc bel et bien porteuse d’une signification. Nietzsche, en forçant le trait, affirme que toute la signification de la parole est dans le ton. Néanmoins, la qualité de l’éloquence et celle des mots demeurent fondamentales; la voix n’est pas seule, elle n’est pas suspendue dans l’espace. Elle n’est pas vaine, elle s’habille. Elle est l’émanation de tout un corps; elle s’articule autour d’un visage, elle est soutenue par une silhouette. Au cœur de la voix, se trouvent d’innombrables figures savantes ou poétiques, comme cette page de l’introduction où, mentionne t-il, d’une ligne l’autre, on saute d’une tragédie de Sophocle qui met en scène un grand blessé hurlant, le héros Philoctète, exilé dix ans sur une île déserte et retrouvant enfin le son d’une voix humaine, à l’homo sapiens loquens défini par le linguiste Claude Hagège. Le patois, les accents, les laryngoctemisés, les hurlements nazis, les chuchotements contraints des initiés, sans oublier le chant de l’opéra et les inévitables castrats, tout nous est conté.. Fiction comprise. 
Ainsi, selon l’auteur, la voix s’inscrit-elle dans un système identitaire tributaire des rapports sociaux car «le locuteur emprunte une voix propre à la particularité de la personne qui est face à lui et à la teneur de son propos». Confusion des sexes au téléphone, voix rogue du supérieur, premier cri du bébé et silence du mort, voix artificielle de la machine, chœur orgasmique à deux voix ou plus si affinités, Le Breton arpente les timbres et parcourt les tessitures, dévoilant avec sensibilité l’émotion qui résonne en l’autre, ce «miroir sonore», celui à qui il ne restera irrévocablement plus que le sourd souvenir des «voix chères qui se sont tues» , comme l’a écrit Verlaine. Silence du mort mais aussi silence du sourd, l’auteur rappelle que «les sourds ne sont pas des handicapés» et que l’«on peut vivre sans voix, ne l’avoir jamais entendue et participer pleinement au lien social». Le Breton explique alors que «c’est le lien social et l’organisation de l’environnement qui sont inadaptés à leurs manières d’être».
En étudiant les arts de la voix, l’auteur soulève plusieurs paradoxes des voix de cinéma. Ainsi, dans quelques films muets «certains comédiens se donnent à cœur joie de proférer des obscénités ou des insultes, ou de déclamer des vers qui faisaient le bonheur des sourds-muets accoutumés à lire sur les lèvres». Au bonheur des sourds mais au détriment des acteurs qui ont été, finalement, contraints, par les compagnies, de se taire. Le cinéma parlant fait son apparition et viennent avec lui les joies du doublage et de la postsynchronisation. Vaste «imposture» pour David le Breton qui estime que «le doublage est une amputation du comédien dont la voix disparaît avec tout le travail qu’il opérait à cet égard.
En juxtaposant des extraits de Proust et de Beckett aux informations fondamentalement ethnologiques, il combine, enchaîne par à-coups, à l’aide d’une écriture fluide, limpide comme certaines voix. David Le Breton rejoint la dimension philosophique de l’anthropologie française, qui fait sa force ou sa faiblesse selon la logique interne du propos. On apprend par exemple que les voix nasillardes sont celles des zombis en Haïti, et qu’en Afrique de l’Ouest, chez les Dogon ou les Bambara, la « parole de nez » présage une vie courte qui s’échappe par le nasillement. Ou encore qu’en 1931, aux débuts du cinéma parlant, Charlie Chaplin protesta contre « l’introduction hystérique de la parole ». Même ce qu’on croit savoir, on le découvre. Ainsi, au registre des enfants sauvages, Marie-Angélique Le Blanc, découverte, en 1731, dans un pommier en Champagne, vêtue de peaux d’animaux, pousse des cris aigus. Aussitôt, on la croit esquimaude. Comment s’étonner qu’elle fasse l’apprentissage du langage avec une voix perçante !.
Parce qu’on y trouvera toujours de quoi réfléchir, Eclats de voix possède le charme baroque de ces livres de philosophie ou des « que sais-je ? » d’une certaine époque, piliers de ma bibliothèque. Tout s’expose à loisir, se pioche, se picore, s’articule, se côtoie. Toutes démonstrations interpellent, passionnent, possèdent une vertu encyclopédique. Passionné par les représentations et les mises en jeu du corps humain, David Le Breton écoute, dissèque les sons des voix humaines, décortique les mystères de notre organe sonnant en étudiant, non pas la parole et le sens des mots, mais la vocalité et l’impact qu’elle produit sur celui qui écoute : «Une anthropologie de la voix consiste dans ce paradoxe de ne plus écouter la parole mais la qualité de sa formulation, ses vibrations sonores, affectives, ses singularités.» Fascinant.

Eclats de voix
David le Breton
Editions Métaillé

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