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Jessica L. Nelson : « Jean Cocteau était fou amoureux de Raymond Radiguet »

Cofondatrice des éditions des Saints Pères, maison qui reproduit des manuscrits d’œuvres littéraires reconnues, Jessica Nelson est journaliste et romancière. « Brillant comme une lame » est le roman de la courte vie d’un génie de la littérature, mort à vingt ans après avoir brûlé sa vie : Raymond Radiguet. En 1917, il a quatorze ans. Il veut conquérir Alice, fiancée à un Poilu, dix ans de plus que lui.

propos recueillis par

Cet ambitieux, fou de poésie, se lie avec Modigliani, Max Jacob, Picasso, Breton, Aragon et surtout Cocteau qui le prend sous son aile. En s’appuyant sur de nombreuses sources, Jessica Nelson réinvente les scènes de la liaison du jeune séducteur surdoué avec Alice, les dialogues entre Radiguet, son père ou Cocteau, les fêtes du Tout Paris, les séances de spiritisme. Sous l’œil amoureux de Cocteau, cet artilleur de l’esprit s’isole pour se consacrer à l’écriture de deux chefs d’œuvre. D’une plume délicieusement élégante, la romancière réussit un portait terriblement attachant, de l’auteur de « Nymphe émue » ou du « Bal du comte d’Orgel. » Brillant !

Comment vous est venue l’idée de ce roman sur Raymond Radiguet ?
Jean Cocteau est un artiste qui fait partie de ma vie, depuis toujours. Il m’a nourrie littérairement, intellectuellement, sa poésie m’a fait vibrer… J’ai lu, quand j’étais adolescente, Le Diable au corps et Le Bal du Comte d’Orgel. Mais c’est surtout en découvrant Le Mystère de Jean l’oiseleur, œuvre précieuse et dessinée de Jean Cocteau, exécutée à la mort de Radiguet, que j’ai eu envie d’en savoir plus sur le garçon de Saint-Maur. Pourquoi Cocteau disait-il de lui qu’il était, au même titre que Satie, un maître alors qu’il était si jeune ? Pourquoi Cocteau a-t-il été ainsi brisé en perdant son ami en 1923 ?

Qu’est-ce qui vous fascine chez lui ?
Tout. Son absence d’âge, d’abord : quand on lit sa correspondance, on est estomaqué par sa maturité et la profondeur de sa culture. Son culot, aussi, sans doute. Sa discrétion flamboyante. Son impertinence. Son pouvoir de séduction…

Pourriez-vous en deux mots nous brosser son portrait ?
Oxymore vivant. Tendre et cruel. Travailleur et flâneur. Profond et léger. Finalement, il avait beaucoup en commun avec Cocteau…

Existait-il vraiment des séances de spiritisme auxquels participaient Radiguet, le peintre, Jean Hugo et Cocteau ?
Il y en a eu deux avec les protagonistes que vous citez. Georges Auric et Valentine Hugo étaient également présents. Ces scènes ont notamment été racontées par Jean Hugo dans ses Mémoires, et lors d’elles un esprit s’est manifesté pour menacer Raymond de lui ‘prendre sa jeunesse’ – cela, six mois avant sa mort.

Comment avez-vous pu reconstituer de façon si vivante la rencontre de Radiguet et d’Alice, fiancée à Gaston, parti à la guerre ?
Le livre est un roman, donc s’il s’appuie sur des faits avérés, il y a forcément un relai de l’imagination pour mettre en scène les personnages, les faire rire, aimer, pleurer… On sait par exemple que la rencontre entre Radiguet et Alice eut lieu à la descente de l’omnibus Bastille-La Varenne, en avril 1917 : ce qu’ils se sont dit exactement ce jour-là est plus mystérieux. C’est à l’intuition du romancier de jouer, ensuite…

Pour les dialogues entre Alice et Raymond, quelles ont été vos sources : le roman de Radiguet Le Diable au corps ou des archives ? Quelle est la part de réalité et de fiction dans cette histoire d’amour et d’initiation ?
J’ai en effet dessiné un jeu de miroirs entre Le Diable au corps et ce que j’imaginais être la romance vécue par Radiguet et Alice, partant du principe que le jeune homme s’était beaucoup inspiré de son vécu pour écrire son roman. Quelques éléments biographiques m’ont aussi permis d’imaginer certaines scènes, comme celle où l’institutrice se confie à André Salmon sur la volatilité de son amant. L’enjeu était pour moi de libérer mon imagination tout en restant crédible et juste relativement aux faits racontés par les témoins de l’époque, ou établis par les excellentes biographies qui existent. Et bien sûr, de donner l’envie de lire ou relire Le Diable au corps !

 

« L’enjeu était pour moi de libérer mon imagination tout en restant crédible et juste relativement aux faits racontés par les témoins de l’époque »

 

Le moment où Alice revoit Raymond à la sortie du Diable au corps s’est-il passé ainsi, une terrible blessure pour Alice ?
Ils se seraient en effet revus à ce moment-là, mais à ma connaissance on ne sait pas ce qu’ils ont pu se dire. Ce qui est certain, c’est que cette liaison a beaucoup affecté Alice dans son mariage avec Gaston. Des dizaines d’années plus tard, Gaston prétendait encore que rien n’avait existé entre sa femme et l’écrivain, que ce dernier lui avait sans doute dérobé un carnet pour écrire Le Diable au corps tout en y ajoutant une dimension de fantasme ne reposant pas sur une véritable liaison. Et subsiste encore un doute sur la paternité de l’enfant qu’eut Alice. Les livres peuvent être des armes terribles…

De même, dans les dialogues avec Cocteau, quelles ont été vos sources ? La part d’imagination ?
Je me suis servie de sources officielles bien sûr, de ce que je sais de Cocteau, ce que j’en ai lu, ce que j’en pressens, ce qu’il a dit ou écrit au sujet de Raymond Radiguet, tout en conservant un vrai souci de vraisemblance. Je crois pouvoir dire que j’ai vécu avec ce duo fascinant et envahissant pendant une bonne année !

 

« Je me suis servie de sources officielles bien sûr, de ce que je sais de Cocteau, ce que j’en ai lu, ce que j’en pressens, ce qu’il a dit ou écrit au sujet de Raymond Radiguet »

Sans Cocteau, pensez-vous que Radiguet ne serait pas devenu célèbre, lui qui l’a introduit dans le monde, l’a conseillé, choyé, lui a présenté des éditeurs ?
Jean Cocteau a été un sésame incroyable. Cependant, il existait un Raymond avant Cocteau. Un Raymond qui écrivait et publiait de la poésie, qui avait commencé à fréquenter les cercles intellectuels parisiens de l’entre-deux-guerres. Sans doute serait-il allé moins vite sans l’aide de Cocteau. S’il était allé moins vite, peut-être ne serait-il pas brûlé les ailes de la sorte ? Mais s’il ne s’était pas brûlé les ailes de la sorte, serait-il entré dans la légende de la même manière ? Ces questions sont sans réponse. Ce qui est à peu près sûr, c’est que grâce à Cocteau, Raymond Radiguet a trouvé en lui les ressources, la force, la discipline, pour aller au bout de l’écriture du Diable puis du Bal.

Diriez-vous que de la part de Cocteau, c’était une relation ambigüe ?
Jean Cocteau était fou amoureux de Raymond Radiguet. Mais je crois, et c’est bien aussi là que se trouve la beauté exceptionnelle de leur lien, qu’il n’en attendait rien en retour. Il avait détecté le génie de son cadet, et il était transporté par son admiration ainsi que le désir de l’aider à éclore. Cocteau disait souvent qu’il savait mieux faire l’amitié que l’amour… On a prétendu qu’ils avaient été amants. Sans doute parce que Raymond Radiguet était un allumeur né ! Je suis quant à moi convaincue que leur relation était platonique. Simplement, on a parfois de la difficulté à admettre qu’un être puisse être tourné vers la réussite de l’autre sans rien en attendre en retour.

 

« Grâce à Cocteau, Raymond Radiguet a trouvé en lui les ressources, la force, la discipline, pour aller au bout de l’écriture du Diable puis du Bal. »

 

Est-ce l’opium qui a été à l’origine de la mort de Radiguet ?
Raymond ne s’épargnait pas. Jean Cocteau était d’ailleurs régulièrement préoccupé par son état de santé. Sans doute sa condition physique, rendue plus fragile par son hygiène de vie, a-t-elle été fatale lorsque la fièvre typhoïde s’est emparée de lui…

Comment définiriez-vous son génie ?
Eternel et insaisissable.

Quels sont les prochaines parutions des Editions des Saints-Pères ?
Oliver Twist de Charles Dickens, et un grand auteur français dont je dois taire le nom pour le moment J

Quelles ont été vos plus belles découvertes de manuscrits ?
Le Mystère de Jean l’oiseleur, grâce à la petite-nièce de Jean Cocteau, la romancière Dominique Marny.

 

Brillant comme une larme, de Jessica L. Nelson (Albin Michel)

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