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Italie : Les « Sardines » se transforment-elles en parti politique ?

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Le 14 novembre dernier à Bologne quelques milliers de sympathisants du gouvernement italien actuel se sont donné rendez-vous sur la place principale de la ville pour contester l’ex-ministre de l’intérieur transalpin, Matteo Salvini, qui tenait un meeting dans cette même ville. C’est l’un des rares cas d’un mouvement proche de la majorité de gouvernement qui conteste les forces d’opposition.

Depuis un peu plus d’un mois en Italie il se passe quelque chose d’étrange. Un mouvement ouvertement proche de l’une des forces qui composent l’actuel gouvernement de Rome, descend dans le rues des villes italiennes pour contester… l’opposition, en particulier Matteo Salvini qui n’est plus ministre depuis le mois de septembre.  Ce mouvement a pris le nom de Sardine (sardines)  car, lors de sa première action publique, sur la Piazza Maggiore de Bologne le 14 novembre 2018, les organisateurs ont invité les participants à se serrer comme des sardines.

Le visage le plus connu de ce mouvement, que les médias s’arrachent, est celui de Mattia Santori. Comme l’explique le site Affariitaliani.it ce jeune trentenaire « est un chercheur auprès du RIE, une société privée du secteur de l’énergie fondée par l’ex ministre et professeur d’économie, Alberto Clò ».  Ce dernier est présenté comme « un bon ami de Romano Prodi (ancien président de la Commission européenne, NDLR) avec lequel il a fondé la revue Energie ». De plus « M. Clò est actuellement l’un des membres du conseil d’administration de l’éditeur GeDi » ayant appartenu à la famille De Benedetti et maintenant à la famille Agnelli (les fondateurs de Fiat, NDLR). La société GeDi, contrôle plusieurs médias italiens nationaux et locaux comme les quotidiens : La Repubblica, La Stampa, Il Secolo XIX, quotidien de Gênes, Il Piccolo quotidien de Trieste, ainsi que l’hebdomadaire L’Espresso ou encore les stations Radio Deejay et Radio Capital. M. Clò est également conseiller d’administration d’Atlantia, le gérant des autoroutes italiennes, au centre des polémiques après l’effondrement du pont de Gênes en août 2018.

Sur le site de la société RIE, on peut lire que Mattia Santori est un « analyste des politiques énergétiques et des infrastructures. Il s’occupe de l’observation des évidences économiques et scientifiques d’un point de vue de la compatibilité environnementale et sociale […] Dans ce but, il surveille avec constance les sujets alimentant le débat sur l’énergie et les a acteur de ce débat : producteurs d’énergie, communautés locales, institutions ».

Après un mois d’existence, cet OVNI de la politique italienne a donné plusieurs clés de lecture qui permettent de comprendre un peu mieux ses objectifs.

L’antithèse des Gilets Jaunes

Dès les débuts du mouvement né sur les rond-points français, les gilets jaunes ont pris leurs distances avec la classe politique. A l’inverse, Mattia Santori  a déclaré, dans une interview accordée à l’émission Mezz’ora in più : « dès le début nous avons dit que nous n’avons pas de problème avec la politique, nous nous considérons représentés par la politique. Ce que nous disons est : ré-approprions-nous  la politique. Si ces places bondées de monde ne se transforment pas en urnes électorales débordantes, il y aurait évidemment un problème sur le fond ». Le leader de ces drôles de poissons de la politique italienne a également parlé des élections régionales qui auront lieu en Emilie-Romagne (la région dont Bologne est la capitale, NDLR) et en Calabre, le 26 janvier 2020. Les derniers sondages donnent la candidate du centre-droit et de la Ligue, Lucia Bergonzoni, coude-à-coude avec le président sortant de centre-gauche, Stefano Bonaccini. A ce propos Mattia Santori a dit : « il y a un projet de centre-gauche très large. Il y a le Parti Démocrate, il y a le projet d’ « Emilia Romagna Futura » (une liste citoyenne, NDLR), il y les citoyens. Le centre-gauche nous représente bien ». Après la manifestation de Rome du 15 décembre 2019, dans le quotidien italien La Repubblica, on pouvait lire ce titre : « Sardines, nous ne fonderons pas un parti. Soutien aux listes de gauche ».

La « prétention » de contrôler la presse

Lors de la manifestation du 15 décembre  dans la capitale italienne, Mattia Santori a présenté les requêtes des Sardine. Le jeune leader a égrainé six points.

1 – « Nous prétendons que les élus fassent la politique dans les institutions plutôt que conduire des campagnes électorales permanentes »,
2 – « Nous prétendons que ceux qui occupent le poste de ministre, communiquent exclusivement à travers des canaux institutionnels »,
3 – « Nous prétendons que les représentants politiques utilisent de façon transparente les réseaux sociaux. La transparence doit être économique et communicative »,
4 – « Nous prétendons une information correcte »,
5 – « Nous prétendons l’exclusion de la violence dans le ton et les contenus de la politique, dans toutes ses formes »,
6 – « Nous demandons l’abrogation du décret sécurité (*) ».

C’est assez frappant de vouloir encadrer le travail des journalistes, en particulier ceux qui publient des révélations ou des informations pouvant nuire aux forces politiques de gouvernement. On pourrait dire que, dans le projet des Sardines il y a l’idée d’une loi proche de celle contre les fake news ou contre la violence sur les réseaux, approuvées (ou en cours d’approbation) par le parlement français.

Violence verbale condamnée… mais pratiquée

La « prétention » de museler le ton et les contenus apparait en contradiction avec l’attitude des certaines Sardine, lors des manifestations ou sur les réseaux sociaux. Comme écrivait le quotidien italien Il Giornale, dans un groupe Facebook dénommé Arcipelago delle Sardine (archipel des sardines, mouvement proche des Sardine « officielles », NDLR), les leaders des partis du centre-droit italien sont régulièrement insultés. Suite à la proposition sur le rapatriement des migrants, faite par Giorgia Meloni la cheffe du parti de droite Fratelli d’Italia, la femme politique a été définie : « une démente », « une folle de l’asile », une « racaille », « laide », etc.  Le même quotidien a publié également l’image d’une pancarte réalisée par une « sardine », dans laquelle on pouvait voir un bonhomme pendu, représentant Matteo Salvini.

Le mouvement des Sardine se targue d’être inclusif et ouvert à l’accueil des migrants. Lors de la manifestation de Rome, Nibras Arfa, jeune femme voilée d’origine jordanienne a pris la parole. Comme l’ont découvert plusieurs médias italiens, Mme Asfa et son mari, Suleiman Hijazi, n’ont jamais caché leurs sympathies pour la cause palestinienne et pour le Hamas. En particulier, le quotidien Il Giornale a publié une sélection des posts pro Hamas écrits par M. Hijazi en 2014. L’hebdomadaire Panorama a, de son côté, retrouvé une invective contre L’État hébreux, publié sur Facebook par Nibras Asfa en 2018.

Il est probable que d’ici les élections en Emilie-Romagne et en Calabre, les Sardine exhument d’autres éléments de leur programme. Il n’est pas non plus exclu que certains des leaders du mouvement soient candidats sur les listes du centre-gauche. Ce qui est certain, c’est que ces poissons politiques ne sont pas prêts d’aller, vêtus d’un gilet jaune, sur des rond-points, contester la politique de l’actuel gouvernement italien. Un exécutif qui peut compter sur une très petite majorité au Sénat, d’une poignée de parlementaires, qui ne réussit pas à éviter l’affaiblissement de l’Italie sur la scène économique et politique internationale.

Une mutation en association

Selon l’édition en ligne du 2 janvier 2020 de Il Giornale, les Sardines sont devenues une association enregistrée « depuis plus d’une semaine ». Le quotidien explique avoir demandé à Mattia Santori une copie des statuts de l’association mais ce dernier en a envoyé qu’une partie. Bien que les Sardine affirment sur leur site qu’elles croient « à la participation », leur chef a a invité les journalistes du quotidien à consulter l’équivalent italien du Registre National des Associations, pour obtenir la version intégrale des statuts. En attendant de connaitre les noms du président et des autres membres du bureau de l’association, les Sardine ont récolté plus de 63.000 euros en ligne. Cet argent servira a financer le rassemblement des poissons de la politique italienne, prévu pour le 19 janvier prochain à Bologne: environ une semaine avant les élections régionales.

 


(Crédit photo à la une : Marcel Painchaud sur Unsplash)

 

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