« After my death » : la réussite ou le suicide en Corée du Sud

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Chaque jour, 36 personnes se donnent la mort en Corée du Sud, d’après l’Organisation mondiale de la santé. Et il était peut-être temps d’en parler ! De ce taux de suicide parmi les plus élevés au monde, mais aussi et surtout, de ces victimes anonymes broyées par un système qui exige l’excellence. 

L’héroïne du film s’appelle Kyung-min (Jeon So-nee). Ou plutôt, s’appelait. Cette jeune collégienne n’existe plus. Ou plus que dans les mémoires. Elle a sauté d’un pont tristement célèbre à Séoul, « Mapo Degyo », un pont qui détient le record de suicides. Mais sa famille, ses amis et son établissement scolaire l’ignorent encore. Le spectateur aussi. Pendant un temps, Kyung-min est seulement considérée comme « disparue » et une enquête de police est alors ouverte.

Filmée la veille de sa disparition par une caméra de surveillance, à quelques pas du pont, en compagnie de son amie Young-hee (Jeon Yeo-bin), une équipe de secours va se mettre à rechercher son corps dans la rivière Han. Sans relâche et sans succès. Et puis, un jour, le corps sans vie de la collégienne refait surface. Avec lui, le mal-être de ses camarades et surtout, le désespoir de la jeunesse Coréenne.

Un thriller brillant qui dénonce un système éducatif hyper-compétitif et hiérarchisé…

Pourquoi Kyung-min s’est-elle tuée ? Jusqu’à la fin du film, la raison précise n’est pas donnée mais elle est fortement sous-entendue à travers une description froide du système éducatif Coréen, ultra-compétitif et performant. Ce système apparait rigoureux, rigide, hiérarchisé, militaire, inhumain. Entre les cours au collège, les cours du soir dans des instituts privés appelés « Hagwon », entre les devoirs à la maison, les nombreuses heures de sport et de musique, le rythme est effrayant. Résultat : ce bachotage intensif qui vise l’excellence ne laisse aucune place aux émotions, aux doutes, aux erreurs, aux désirs, aux individus. L’individualité est clairement noyée dans la masse et la singularité, elle, est broyée. Par les camarades, parfois, mais souvent par les adultes : les parents, les enseignants ou les supérieurs.

La réponse est donc là : Kyung-min, épuisée et différente, a été broyée. Dans l’indifférence la plus totale. En Corée du Sud, le suicide (traduit « Jasal » en Coréen) est terriblement banal. Il est devenu une éventualité comme une autre. Et, évidemment, dans ce énième suicide, personne ne veut reconnaitre ses torts : ni la famille ni le système scolaire. L’établissement qui cherche à sauver son honneur, rejette même la faute sur Young-hee, la dernière camarade à avoir vu vivante Kyung-min. Young-hee deviendra alors le bouc-émissaire. Si bien qu’elle finira, elle aussi, par se rendre sur ce pont…

Kyung-min et Young-hee sont des personnages inventés par Kim Ui-Seok, scénariste et réalisateur du film, certes, mais à travers cette fiction, le réalisateur, lui-même touché par le suicide de son meilleur ami, dévoile cette réalité bien concrète, aussi cruelle que méconnue : le système éducatif ultra-compétitif et la société hiérarchisée de la Corée du Sud brisent quotidiennement des vies. Selon l’organisation mondiale de la santé, le taux de suicide la-bas est deux fois plus important que celui de la moyenne mondiale. Et pour dénoncer cette situation, Kim Ui-Seok utilise les célèbres codes du thriller qui rassemblent tensions psychologiques, suspens, mystère et scènes violentes. Tout en prenant soin de l’esthétisme du film : les corps sont droits et fermés, les visages lisses, blancs et souriants, les cheveux, noirs, raides et brillants mais toute cette perfection est sans cesse éclaboussée de sang. Dans le film et la réalité.

… mais aussi une société Sud-Coréenne sans aucune psychologie, communication ou émotion

Puis, le réalisateur, Kim Ui-Seok va plus loin : le problème ne se limite pas à un système scolaire très hiérarchisé et très compétitif mais touche la société Sud-Coréenne dans son ensemble. Ce qui frappe, tout au long du film, c’est la façon dont les Sud-Coréens, au sens large, ont tendance à régler les problèmes personnels : souvent par la force, par les punitions corporelles, par le rejet ou, alors, en culpabilisant les personnes qui se sentent mal.

A aucun moment, ils n’établissent une communication ou font preuve d’empathie et de compréhension, entre eux. Comme si, par obéissance et par excès de pudeur, leur sensibilité était verrouillée et leurs émotions contenues . Personne ne semble donc savoir les comprendre, les analyser, les transmettre et les gérer. Ni les enseignants ni les étudiants, ni les vieux ni les jeunes. Les Sud-Coréens semblent n’avoir aucune notion en psychologie ou ne lui donner aucun crédit. D’ailleurs, quand Young-hee confiera son envie de mourir à son prof principal, celui-ci ne saura que la gifler en la traitant « d’ingrate », malgré le suicide précédent.

Et les premières victimes de ce système, ancestral et exigeant, sont clairement les adolescents, comme Kyung-min ou Young-hee dans le film. Mais aussi et surtout comme Kim Jong-Hyun, dans la réalité : à 27 ans, cette jeune star de la K-pop Coréenne s’est suicidée, en décembre 2017, en laissant un mot explicite derrière lui : « Je suis cassé de l’intérieur (…) ne me blâmez pas mais dites que j’ai bien travaillé ».  Oui, bien travaillé.

 

« After my death », un film écrit et réalisé par Kim Ui-Seok avec Jeon Yeo-bin, Jeon So-nee, Seo Young-hwa et Yoo Jae-myoung. 

Récompensé au Festival International de Busan (prix du meilleur film, prix de la meilleur actrice ) et au Festival International de Fribourg (prix spécial du jury, prix du jury jeunes).

Sortie en salles le 21 novembre 2018 (2h).

Crédit photo : Capricci films / Les Bookmakers

 

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