Beauvoir en Pléiade ou l’église au milieu du vintage

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« Une journée où je n’écris pas a un goût de cendres », disait Simone de Beauvoir. Du « Nulla dies sine linea » rapporté par Pline l’Ancien au « Kein Tag ohne Linie » asséné par Paul Klee, la même détermination d’écrire, de tracer – de laisser sa trace.

Deux volumes de la Pléiade proposent les Mémoires de celle qui a pratiqué l’écriture de soi dès ses dix-huit ans. Des Mémoires d’une jeune fille rangée à La Cérémonie des adieux, six ouvrages couvrent pratiquement toute l’existence de Beauvoir, de sa naissance à la disparition de Sartre. Le ton et les codes épousent les géométries variables du récit de soi. Autobiographie, mémoires, autoportrait, témoignage, avec, au centre une mort très douce (1964), court récit consacré à la maladie et à la disparition de sa mère. Ambitieuse, l’entreprise ose la juxtaposition de la courbe intime et des affaires du monde, travail de vannerie dont la sèche précision se situe aux antipodes des vanités d’une Amélie Nothomb. Le sort littéraire n’est pas à une facétie près. Alors que la Belge est vénérée des merceries aux loges des concierges, madame Simone investit les meilleurs quartiers. On aime à laisser un volume des Mémoires dépasser négligemment du cabas Vuitton, ou à intellectualiser le temps à la terrasse du Sushisamba London. Tout autre chose que se répandre en commentaires passionnés sur un champagne millésimé, savouré dans la torpeur provinciale de Bruxelles, ce qui relève de la faute de goût.

Les souvenirs de Beauvoir sont les nôtres, disait François Nourissier. Servis sur papier bible opacifié couleur chamois, sous couverture pleine peau souple, avec le nom doré à l’or fin 23 carats, ils aimantent autant les conclaves post-situationnistes que les abonnés à Point de Vue.
Avec sa façon subreptice de remettre l’église au milieu du vintage, Simone de Beauvoir a la cote auprès des jeunes filles pas rangées, celles qui brillent dans les rallyes ou snobent Arielle Dombasle et Michel Onfray.
L’exultation d’être : la gageure selon saint Busnel …

« Mémoires », Simone de Beauvoir, deux volumes, la Pléiade/Gallimard. Edition publiée sous la direction de Jean-Louis Jeannelle et Eliane Lecarme-Tabone. Le tome I contient notamment : Mémoires d’une jeune fille rangée, La Force de l’âge, La Force des choses (première partie) ; Autour des œuvres de Simone de Beauvoir : extraits du Journal, notes et documents.
Le tome II contient notamment : La Force des choses (deuxième partie), Une mort très douce, Tout compte fait, La Cérémonie des adieux ; Appendices : entretiens et conférence ; Autour des œuvres de Simone de Beauvoir : extraits du Journal, notes et documents.
« Album Simone de Beauvoir », Sylvie Le Bon de Beauvoir, la Pléiade/Gallimard. Mieux qu’une déambulation biographique richement illustrée, ce volume (offert en librairie, sous conditions), qui courtise parfois l’essai, veut souligner le rayonnement intellectuel, social et politique de Beauvoir dans son siècle. Tout de densité, soucieux de « subjectivité, jamais subjectivisme », lucidité que Sylvie LBdB prête à sa mère, l’album montre de quelle manière le Castor a accompagné les soubresauts, turbulences et fulgurances de son époque. Avec une table des 198 illustrations et un index des noms cités.

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