« Find the Nelson Mandela in you »: En Afrique du Sud, sur les traces de Mandela

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Reportage d’Aline Apostolska depuis l’Afrique du Sud – Quand on pense Afrique du sud, on pense d’abord Nature. On visualise des lions et des girafes, la brousse à l’infini mais aussi des vignobles réputés ainsi que l’observatoire des origines de l’humanité. Et on a raison car le pays recèle bien toutes ces merveilles. Le pays n’en détient pas moins une identité historique, culturelle et artistique bien spécifique. Alors que le 18 juillet prochain, on fêtera le centenaire de naissance de Nelson Mandela, père tutélaire indissociable de l’Afrique du sud contemporaine, cette dimension historico-culturelle revêt une importance particulière. Voici le récit d’un beau voyage urbain, de Johannesburg à Durban, KwaZulu Natal, Le Cap puis Port Elizabeth.

Parcourir dix-huit mille kilomètres pour aller en Afrique du sud, c’est bien ce que l’on appelle le bout du monde, non ? Après c’est l’Antarctique, c’est dire… J’en ai profité pour lire Long walk to freedom, l’autobiographie que Mandela écrivit durant sa captivité à ciel ouvert sur la tristement île de Robben Island. A-t-il jamais douté de recouvrer un jour la liberté, de survivre même ? Sans doute. Néanmoins, ce que l’on lit dans ce long récit épique résonne comme un appel adressé à tout humain. Souvent on écrit parce que le monde ne tourne pas rond et que l’on n’y peut rien ou pas grand-chose, mais Mandela, lui, a écrit parce qu’il était certain du contraire, ou voulait s’en persuader pour ainsi pouvoir, le jour venu, passer à l’action.

Ainsi écrivit-il que la sanglante exploitation des Noirs et des Métisses par les Blancs serait abolie, l’apartheid honni, la société multiculturelle, arc-en-ciel comme la nommera Desmond Tutu son ami d’enfance, existerait, les onze langues parlées, celles des tribus majeures du pays, seraient toutes officielles et on en imposerait une autre, commune, l’Afrikaans, la langue des Afrikaners obligatoire dès l’école maternelle depuis 1994. On inscrirait dans une Constitution toute neuve le droit irréductible de tous à toutes les libertés civiles fondamentales. Et, loin de tout esprit de vengeance, on pardonnerait sans pour autant oublier dans une stupéfiante entreprise de vérité et de réconciliation qui à sa suite inspirerait plus d’un pays dans le monde. Mandela l’a écrit, et puis il l’a fait. En refermant le livre, je me demandais ce que j’allais trouver de cet idéal dans l’Afrique du sud d’aujourd’hui que le monde profitera de son centième anniversaire de naissance pour lui rendre hommage. Convié par la Fondation Nelson Mandela (NMF), Barak Obama prononcera d’ailleurs une conférence.

 

Everard Read, galerie privée d'art contemporain sud-africain à Johannesburg (© A. Apostolska)
Everard Read, galerie privée d’art contemporain sud-africain à Johannesburg (© A. Apostolska)

 

Find the Nelson Mandela in you nous dit l’un des slogans de South African Tourism, l’agence de tourisme nationale, qui a établi le Madiba’s Journey, parcours qui répertorie cent expériences, attractions et destinations reliées à l’histoire et à l’héritage sociohistorique de l’icône Mandela. En voici quelques-unes :

Johannesburg

Au cœur de la métropole vibrante, de frappants contrastes. Logée au très agréable hôtel Da Vinci à la décoration originale et féminine, j’atterris lentement, les yeux écarquillés dans la nuit. Nelson Rolihlahla Mandela a fini sa vie à Johannesburg, dans la résidence présidentielle qu’il occupait dans le quartier de Gauteng. Durant sa présidence (de 1994 à 1999) et jusqu’à son décès en décembre 2013, des admirateurs de partout déposaient quotidiennement des messages écrits sur des cailloux peints dans un carré réservé à cet effet devant la grille. Ce rituel se poursuit encore aujourd’hui. L’esprit de Madiba, du nom de sa tribu d’origine, flotte assurément sur cette ville qu’il a tant marquée dès sa jeunesse et où il est devenu en 1951 l’un des deux premiers avocats noirs sud-africains trois ans après l’institutionnalisation officielle du système de l’apartheid. L’art du combat, c’est la marque de cet homme, tôt orphelin de père. D’abord champion de boxe puis champion des plaidoiries, adepte de la lutte armée pour les droits civils et finalement Prix Nobel de la Paix en 1993, distingué en même temps que le président afrikaner de l’époque, Frederik de Klerk. C’est dans la prison de Constitution Hill que je pense le plus âprement à sa lutte obstinément victorieuse, comparable par la violence subie et l’issue positive à celle de Mohandas Karamchand Gandhi, tout comme lui avocat britannique et qui débuta sa carrière en Afrique du sud.

Victime de racisme dans un train, le jeune dandy un rien arrogant qu’était le jeune Gandhi vécut là l’éveil de sa conscience politique et de son engagement. Dans la prison de Constitution Hill, devenue musée, leurs photos se côtoient et côtoient celles de tant de criminels passés par là, survivants de traitements et de privations extrêmes. Mandela y passera cinq ans avant d’être transféré sur l’île de Robben Island. Jouxtant la prison se dresse le Tribunal de la Nouvelle constitution, celle de 1996, qui a ramené les droits et libertés. Ce bâtiment est une merveille, beau comme un musée d’art moderne, immensément haut et lumineux, la juxtaposition des deux lieux est aussi parlante que poignante. Devant le tribunal, un groupe de statues en bronze danse. « Africa moves you » affirme un autre slogan. « Africa actually moves you », dans les deux sens du verbe : elle vous bouge dehors et dedans. Le soir revenu, de la terrasse panoramique du Marble, réputé meilleur restaurant du pays situé à côté de la galerie d’art privée Everard Read je sirote un verre en observant les collines alentour. Émue.

 

Devant le tribunal, un groupe de statues en bronze danse.
« Africa moves you  » affirme un autre slogan.  « Africa actually moves you », dans les deux sens du verbe: elle vous bouge dehors et dedans

 

Devant l’ancienne prison de Johanesburg (© A. Apostolska)

 

Devant la résidence officielle de Mandela à Johannesburg, le public continue de déposer des messages écrits sur des cailloux (© A. Apostolska)

 

Soweto

Impossible de passer à côté de Soweto (South Western Township) célèbre pour la misère et les violences qui y régnèrent longtemps. Le 16 juin 1976, une révolte étudiante réprimée dans le sang a donné le coup d’envoi d’une contestation nationale qui n’a cessé d’enfler dans tout le pays au sein de la communauté noire, obligée de vivre selon la loi de l’apartheid dans des banlieues, loin des Afrikaners blancs. Aujourd’hui, largement étendu au fond d’une vallée verdoyante, Soweto présente une réalité à double face. « Tout le monde veut vivre à Soweto », dit le guide qui y habite depuis toujours, comme sa famille avant lui. Le lieu à la mode, Soweto ? « Oui ». confirme-t-il. « Quand Soweto éternue, toute l’Afrique du sud s’enrhume ». Des maisons cossues jouxtent de minuscules bicoques branlantes, des mendiants marchent à côté de Mini Austin rutilantes. Habiter dans un township est désormais un choix. Il faut comprendre le fait comme un intransigeant positionnement sociopolitique de la part de la population noire éduquée et enrichie qui refuse de vivre ailleurs, refusant que leur argent ne profite pas à leur communauté. Cette caractéristique, qui se répétera d’un township à l’autre, notamment à Langa, l’autre township célèbre aux abords de Cape Town, me frappe et m’interroge. Est-ce une forme d’apartheid à l’envers ? « C’est une volonté de fidélité » résume le guide. Des membres de la nouvelle génération des townships ouvrent aujourd’hui des restaurants réputés, des centres d’arts et de culture destinés aux jeunes, des boîtes de nuit, des bars et des centres d’accueil et des salles d’exposition. Même s’ils en ont les moyens, ils ne s’imaginent pas le faire en ville.
Marié à Winnie, la deuxième des trois épouses de sa vie, Nelson Mandela vivait à Soweto lui aussi, dans la même rue que son ami Desmond Tutu, archevêque engagé lui aussi contre l’apartheid et lui aussi Prix Nobel de la Paix. Pour les habitants de Soweto, la maison des Mandela, devenu musée, est surtout celle de Winnie. Mama Winnie veille sur eux, ils en sont sûrs, en adeptes du christianisme mâtiné des religions africaines originelles au sein desquelles chacun communique et vit en vérité sans cesse avec ses morts. Controversée de son vivant, surtout après son divorce d’avec Mandela, Winnie est aujourd’hui adulée, voire mythifiée. «Mama Winnie give us a sign ! » prie-t-on dans les rues de Soweto, les paumes vers le ciel. « Elle nous protège, me dit le guide. Elle est morte maintenant (en avril 2018), alors nous ne voulons nous rappeler que du meilleur.» Une sacrée combattante pour les droits des Noirs, Winnie, une résistante intraitable, cela personne ne le lui a jamais contesté. Je repars en tuk-tuk, pensive. Une amie journaliste me dit « Soweto est devenu Disneyland. J’étais là il y a douze ans, c’est méconnaissable. »

« Soweto est devenu Disneyland. J’étais là il y a douze ans, c’est méconnaissable », me dit une amie journaliste.

 

Le culte de Mama Winnie (© A. Apostolska)

 

Durban

Cinq heures d’un vol intérieur nous font arriver à Durban, réputé être « the hotest place to be » d’Afrique du sud. Capitale économique mais aussi centre des affaires et de plusieurs évènements internationaux. Mais aussi, deuxième ville par le nombre d’habitants, on la dit ville des plus grands contrastes socioéconomiques et des inégalités. Et conséquemment de la violence latente qui régulièrement déborde. Le Ministère des Affaires étrangères du Canada a d’ailleurs émis un avis de mise en garde adressé à ses concitoyens. Est-il justifié ? La guide dodeline de la tête : « C’est sûr qu’il y a des lieux que les touristes devraient éviter… » Où ça ? « Certains townships, certainement, mais aussi au centre-ville. Ça dépend vraiment des quartiers. » Je n’ai pas l’intention de m’éloigner du groupe de journalistes américains et canadiens avec lequel je voyage mais si j’étais seule ? « Sortons ce soir, me propose-t-elle, avec une de mes amies.» Souper avec deux jeunes femmes zulu, trentenaires professionnelles et dynamiques ? Je suis partante pour apercevoir un reflet de Durban de nuit. Je dépose mes bagages à l’hôtel Elangeni dressé devant l’Océan indien et sa plage longue de sept kilomètres.
Direction le Centre des congrès de Durban où se tient un évènement annuel majeur, Indaba, la plus grande foire du tourisme africain. Chaque année, en mai, se tient ce congrès international durant lequel quasiment tous les pays du continent africain valorisent et vendent leurs attractivités touristiques respectives.

 

 La guide dodeline de la tête : «C’est sûr qu’il y a des lieux que les touristes devraient éviter… » Où ça ? « Certains townships, certainement, mais aussi au centre-ville. Ça dépend vraiment des quartiers »

 

Le fait que cela se passe en Afrique du sud témoigne de la place spéciale du pays sur l’ensemble du continent, son aura de modèle et d’exemple, tant sur le plan des valeurs sociales que du dynamisme économique. «L’Afrique du sud reste l’Eldorado de l’Afrique » confirme la guide, même si, après des années de corruption politique qui ont accru les inégalités et conduit le pays au bord de la banqueroute, cette auréole perd de son éclat. Mais cela ne concerne pas les touristes, au contraire, puisque le tourisme demeure l’une des principales sources de revenus sud-africaine, et africaine en général. Indaba 2018 est un évènement impressionnant où se croisent quelques milliers de professionnels du monde entier. À elle seule, la délégation nord-américaine, États-Unis et Canada, compte une centaine de personnes. Ce rendez-vous annuel est fortement amplifié par l’opportunité touristique que constitue le centenaire de Mandela. D’un stand à l’autre, la machine à rêves s’emballe. Je me promets de revenir, pour parcourir la Garden Route – aussi mythique que l’est la Route 66 aux Usa -, pour passer une nuit dans un écolodge du parc  national Kruger ou de la réserve nationale des éléphants d’Addo, pour gravir des montagnes ou vivre comme un bushman dans la brousse…

INDABA 2018 à Durban (© A. Apostolska)

 

KwaZulu Natal – The Capture site

Pour l’heure se poursuit le parcours historico-culturel qui nous conduit à une soixantaine de kilomètres de Durban au cœur d’un paysage vallonné d’une impressionnante sérénité. En mai, c’est l’hiver en Afrique du sud. Quelque vingt-cinq degrés le jour, quinze la nuit, des paysages d’une belle sobriété verdoyante. Cette région est la région d’origine du peuple Zulu, la tribu majoritaire du pays. Ces collines que nous traversons imposent un calme intérieur. Pourtant nous roulons vers le lieu d’un drame. Le drame que nul sud-africain n’ignore, celui de ce tranquille après-midi d’août 1962 où la police de l’apartheid, cachée au détour d’une des petites routes sinueuses de ce vallon, a arrêté Nelson Mandela et l’a jeté en prison jusqu’en 1990. Une belle prise pour la police de l’époque qui depuis des années traquait Mandela dans ses pérégrinations clandestines. Elle ne pouvait imaginer bien sûr que l’onde de choc de ce geste trente ans plus tard induirait la fin d’un système de ségrégation et d’exploitation vieux de trois siècles et demi. Ce lieu où Mandela a été capturé invite au recueillement. Aménagée dans une grange, une exposition relate la vie de Mandela dans une belle scénographie forcément hagiographique mais qui n’évite pas de parler des erreurs du président en exercice. L’intérêt tient aux documents et écrits d’archives qui constituent l’exposition, laquelle va d’ailleurs être présentée au Canada, à Winnipeg, ainsi qu’en Europe, au cours de l’année de ce centenaire. Souhaitons qu’elle vienne jusqu’à Montréal… La pièce maîtresse du lieu reste cependant l’incroyable monument, constitué de centaines de bâtons d’acier verticaux qui de loin forment le visage de Mandela, érigé en 2012 par l’artiste sud-africain Marco Cianfanelli, qui a également créé la statue haute de six mètres représentant le jeune Nelson en boxeur, devant la Chambre des magistrats de Johannesburg.
Retour à Durban pour notre chilling de filles. Elles m’attendent dans le hall de l’hôtel, autour du cocktail que Indaba offre chaque soir aux délégations étrangères toutes descendues ici. Bouchées, vins et liqueur de cacao sud-africains au menu. Après avoir honoré ce buffet, nous partons dans la nuit balayée par une brise marine. Où que l’on se rende en ville, la course en Uber coûte 50 RAN, soit environ 3 euros. « Mais non, prenons un taxi local » renchérit l’autre. Un taxi pour les locaux, donc collectif, comme on peut en prendre à Cuba par exemple. Ce sont des vans pour sept ou huit passagers, la course coûtant 5 RAN, soit 30 centimes. Nous allons à la marina de Durban qui fut jadis le village de UShaka, célèbre ancien roi zulu de la ville. Le taxi veut nous déposer à proximité, il resterait un coin de rue à marcher. « Pas question ! » répètent mes complices, et de négocier pour qu’il nous rapproche du restaurant où nous voulons souper. Autour d’un plateau de fruits de mer, elles se racontent. L’une est donc guide touristique, l’autre conseillère financière dans une banque. Des filles instruites et indépendantes, d’à peine trente ans. Joyeuses et malicieuses, et lucides aussi, sans ambages. «Ici les femmes sont plus fortes que les hommes, affirment-elles, elles étudient, réussissent. Elles sont artistes, chefs d’entreprises, journalistes. Ici on appelle ça la revanche des lionnes…»

 

« Ici les femmes sont plus fortes que les hommes, affirment-elles, elles étudient, réussissent. Elles sont artistes, chefs d’entreprises, journalistes. Ici on appelle ça la revanche des lionnes… »

 

Elles deux habitent dans deux townships différents qu’elles n’envisagent pas de quitter. Sauf si elles émigraient. Le veulent-elles ? Elles hésitent : « Pour un temps peut-être, me dit la guide. J’irais au Canada !» Ah oui ? « C’est le Commonwealth aussi, non ? Et puis, c’est beau ! » À chacun son rêve bien sûr, mais pourquoi émigrer ? « La situation économique est instable, m’explique la jeune banquière. Nous, on n’a pas de problèmes, mais ça pourrait arriver. Ce sont toujours les Noirs des townships qui sont majoritairement victimes des disparités économiques. Les gens disent que maintenant nous avons la paix et l’égalité, c’est vrai, nous avons les droits, c’est vrai, nous avons fait des progrès quasi miraculeux dans les années 90, mais l’égalité socioéconomique, ça non, nous ne l’avons pas. » La jeune guide attrape son iPhone : « Je regarde combien coûte un billet pour le Canada » Voyant s’afficher la somme de 12000 RAN, elle sourit : « Ah c’est faisable, quand même ! dit-elle en fixant son amie. Il faudrait que je travaille beaucoup, mais c’est réalisable. » Son amie banquière ne veut pas émigrer. Juste voyager. « Elle, elle veut se marier » me dit la guide. «C’est pas vrai, renchérit son amie, c’est toi qui le veut ! » Je comprends que le moment est venu de parler de gars. Alors parfait, parlons-en.  La jeune guide est triste. L’homme qu’elle aime et qui lui propose le mariage est marié et père. Elle serait la deuxième épouse. Elle hésite car elle l’aime mais sait qu’elle ne supportera pas la polygamie. Celle-ci est-elle toujours en vigueur, officiellement ? « Et comment ! me dit-elle. Nous suivons toujours nos traditions zulu. Il devra envoyer onze vaches à mes parents, et s’il le fait et que mes parents les acceptent, je vais me retrouver coincée. » Des vaches, vraiment ? Et ses parents, qu’en pensent-ils ? « Ils n’accepteront pas les vaches si je ne veux pas, mais ça arrive très souvent que des parents acceptent et les filles se trouvent piégées, ou doivent rembourser. » Finalement, que va-t-elle faire ? « Rien. Continuer à passer des week-ends avec lui parce que j’aime ça, il m’excite pour tout te dire. » Nous rions. « Je sais, dit-elle, ces histoires n’existent pas en Occident…» Je la détrompe. En Occident aussi les hommes ont plusieurs femmes, mais ils ne le disent pas officiellement. Nous rions encore, mais jaune. L’autre jeune femme, elle, a récemment vécu un drame. Son fiancé, avec lequel elle vivait sans être mariée, a été assassiné en septembre dernier : « Il est allé aux funérailles de son meilleur ami qui venait d’être tué, et en sortant de la cérémonie, il s’est fait descendre. » Cette fois, nous ne rions plus du tout. Que fait la police ? « Elle enquête, soi-disant, mais ils ne me disent rien. Je ne sais rien. Ils ont raison au fond, je préfère ne rien savoir. » Est-elle en deuil ? « Plus trop, finit-elle par dire. J’ai commencé à sortir avec un homme d’une quarantaine d’années dont la femme est morte de maladie. Mais je n’ose pas le dire à mes parents, ils me jugeraient mal. » Le poids des traditions s’impose donc, autant qu’une nouvelle tournée de daïquiri, plus forts que ne le laisserait croire leur couleur pastel. Cette fois nous appelons un Uber qui nous conduit dans un bar cubain ! À part les cocktails au rhum, rien de cubain là, pas même la musique. Peu importe. Nous dansons longtemps sur les tubes sud-africains du moment. « La prochaine fois, tu viens chez moi dans mon township, me dit mon amie guide. Je te montrerai les danses zulu, tu verras, il faut lever la jambe très haut, sans la plier, et sans sous-vêtements ! » Exactement comme dans le french cancan, en fait ?… Elle me regarde, interdite, la référence ne lui disant rien. Tant pis. Au cœur de la nuit, revenue devant l’hôtel, je suis prise d’une impulsion. Je marche jusqu’à la plage et m’assieds devant le ressac assourdissant de l’océan indien. Dès l’aube, des dizaines de surfeurs partiront à l’assaut des hautes vagues. Pour l’instant, je suis seule sur la plage. Je respire profondément, et je n’ai pas peur.

 

« Ce sont toujours les Noirs des townships qui sont majoritairement victimes des disparités économiques. Les gens disent que maintenant nous avons la paix et l’égalité, c’est vrai, nous avons les droits, c’est vrai, nous avons fait des progrès quasi miraculeux dans les années 90, mais l’égalité socioéconomique, ça non, nous ne l’avons pas »

 

 

Le Cap

Deux heures de vol sur les ailes de la compagnie intérieure Mango nous conduisent à l’extrême ouest du pays. La ville du Cap est une péninsule située entre deux océans, l’Atlantique et l’Indien. Fondée en 1652, dix ans après Montréal, elle est la première ville du pays, celle par laquelle sont arrivés les colonisateurs successifs, Portugais, Néerlandais, Français, Anglais. La ville du Cap est donc la Mother Town, la ville-mère du pays. Mandela est originaire de la région, né au nord-est de la ville dans une tribu royale. Éduqué dans une école méthodiste, il a dès le départ bénéficié d’une double langue et d’une double culture, la sienne originelle et la culture britannique, ce dont d’ailleurs témoigne ses deux prénoms. Le nom même du Cap résonne comme une légende pour plusieurs raisons. Dès l’autoroute qui conduit vers le centre-ville, on aperçoit la mère de cette ville-mère, la célébrissime Table Mountain, la montagne au sommet plat qui où que l’on se trouve à tout moment ou sous n’importe quel angle, ne vous quitte jamais du regard. Monter tout là-haut pour admirer le panorama, sous un soleil puissant même en plein hiver austral constitue une expérience renversante. On est au bout du monde, oui, exactement. On se tient là, debout entre deux océans, à l’un des points névralgiques des origines de l’humanité. Le panorama, la force tellurique du lieu autant que les strates de son histoire s’y conjuguent pour vous impressionner. Le Cap est très marqué par la figure de Desmond Tutu, principal archevêque anglican de la ville qui y vécut longtemps dans le chic quartier situé sur les hauteurs auquel il a justement donné son nom, le BishopHill. Il y a fait bâtir l’université et y a reçu son prix Nobel en 1984, dix ans avant son ami Nelson. Il faut traverser ce quartier riche pour se rendre vers certains des plus célèbres vignobles qui constituent une des autres grandes caractéristiques de la région du Cap. À Groot Constantia, le plus ancien vignoble d’Afrique du sud , la majesté laisse sans voix. En paliers ascendants sur le terrain vallonné, entre Table Mountain, bordures de roses et allées de chêne, les vignes centenaires s’étirent à perte de vue dans une lumière d’opaline.

 

« On est au bout du monde, oui, exactement. On se tient là, debout entre deux océans, à l’un des points névralgiques des origines de l’humanité. Le panorama, la force tellurique du lieu autant que les strates de son histoire s’y conjuguent pour vous impressionner »

 

 

Si ville et vignoble sont vénérables, le quartier du Waterfront, construit autour de l’ancien port historique qui a déterminé l’histoire marchande de la ville, est très nouveau. Vingt-cinq ans à peine, mais quelle métamorphose. L’effervescence de la ville s’y concentre entre restaurants, bars et boutiques des plus grandes marques de voitures, de vêtements et de joaillerie du monde. Un contraste certain avec les townships que l’on longe en roulant vers la ville depuis l’aéroport. Celui de Langa notamment, le plus ancien township d’Afrique du Sud, où nous irons découvrir ce qui est aujourd’hui l’un des restaurants montants du pays, inauguré par une jeune chef retournée dans le quartier de son enfance pour y faire une cuisine traditionnelle avec les produits locaux mais à un niveau gastronomique. Et, admirablement situé entre la marina à l’arrière et la promenade devant l’océan atlantique à l’avant, surgit soudain l’hôtel où je séjournerais quatre nuits : le Table Bay Hotel. Un lieu d’un luxe et d’une profusion de détails délicieusement old fashioned, au point qu’il me faisait penser au Normandy de Deauville, ne fut pas pour rien l’hôtel préféré de Nelson Mandela qui l’a inauguré en 1997 et y revint sans cesse jusqu’à sa mort, à titre officiel ou privé. Il est aussi l’hôtel préféré des Obama lorsqu’ils descendent à Cape Town, comme ils l’ont souvent fait et le feront, à titre personnel « en amoureux, précise la directrice des communications de l’hôtel, après que l’ex-président des États-Unis aura délivré sa conférence lors des cérémonies du centenaire en juillet. »
Au cœur du Waterfront se dresse un autre lieu extraordinaire. Le Zeitz MoCCa, Musée d’art contemporain de la ville du Cap. Composé de quatre anciens silos hauts de 42 mètres transmutés en une saisissante cathédrale dédiée à l’art contemporain africain du 21ème s. D’un des six étages à l’autre, on est souvent saisi, éberlué par la force des œuvres. Jochen Zeitz, ancien Pdg de Puma et Harley-Davidson devenu fermier au Kenya, a offert les œuvres qu’il collectionnait depuis 2002 pour constituer la collection permanente du musée. Je connaissais la puissance de la danse contemporaine sud-africaine qui a explosé sur les scènes internationales à partir des années 90 – des noms de chorégraphes impertinents et novateurs comme Robyn Orlin, Dada Masilo, Gregory Maqoma ou Vincent Mantzoe, des festivals annuels comme Dance Umbrella à Johannesburg ( 30 ans en 2018) ou Jomba ! à Durban ( 20 en 2018 ) -, je connaissais aussi la force de sa littérature – des géants comme Nadine Gordimer, André Brink, Breyten Breytenbach et J.M Coetzee, Gordimer et Coetzee ayant tous deux reçu un Nobel, en 1991 pour Gordimer, en 2003 pour Coetzee… -, mais aussi de jeunes générations prometteuses, souvent issues des townships comme Zakes Mda, K. Sello Duiker, Phaswane Mpe, Sizwe Mpofu-Walsh, Nozizwe Cynthia Jele, Rehana Roussouwn. Mais l’art contemporain sud-africain a constitué pour moi une grande découverte, et un éblouissement.

 

Groot Constantia. Le plus vieux vignoble d’Afrique du sud. Le Cap (© A. Apostolska)

 

Port Elizabeth. Parcours artistique commémorant la lutte pour la liberté (© A. Apostolska)

 

 

Robben Island

Évoquer ces plaisirs luxueux que Mandela apprécia à la fin de sa longue vie ne rend qu’une partie de la réalité de sa relation avec la ville du Cap. Outre le fait que cette région était sa région natale, la ville – tout comme, ironiquement, l’hôtel Table Bay – sont situés exactement en face de l’île de Robben Island (l’île au pingouins en néerlandais), où Mandela et tant d’autres de ses amis et comparses prisonniers politiques ont été incarcérés dans cette prison de sécurité maximale qui leur était réservée et d’où personne, jamais, n’a pu s’échapper. Après les cinq années dans la prison de Johannesburg, Mandela y passera dix-huit ans puis, refusant d’être libéré sans que soit officiellement aboli l’apartheid, il passera encore quatre années en résidence surveillée dans une maison de Bishop Hill. En une demi-heure de traversier depuis le Waterfront, je suis parvenue sur la petite île ce jour-là inondée d’un soleil presque blanc sous un ciel translucide. Visiter ce lieu si sinistrement célèbre dans de telles conditions sous l’égide de la Table Mountain qui sur la côte en face, à 18km, semblait un géant alangui sur le flanc, m’a glacée de l’intérieur, plus que si ma visite avait été accompagnée d’un crachin gris, froid et poisseux. Je me suis souvenue qu’une amie juive, m’a racontée avoir visité Auschwitz par un superbe matin de printemps saturé de chants d’oiseaux, et en être restée tétanisée… Par la fenêtre de l’autobus, écoutant d’une oreille les explications du guide, j’essaie de ressentir dans mon corps ce que pourrait signifier pour tous ces hommes de voir s’égrener là les jours, les mois, les années sans autre perspective que celle de survivre aux traitements inhumains, aux brimades permanentes, au confinement d’une cellule de deux mètres sur trois, aux menaces de punitions, aux bergers allemands dressés pour tuer, au labeur usant dans la carrière de pierre. Faut-il pour cela être porté par un idéal ou simplement par un instinct de survie quasi mécanique ? Faut-il essayer son esprit comme un couteau ou bien au contraire l’anesthésier totalement. Une lettre et une visite permise par an, et encore, si le bon vouloir des matons l’y autorisait, s’ils ne changeaient pas d’avis au dernier moment. Il me semble que l’on ne peut que tout perdre dans ces conditions faites pour éradiquer non seulement toute révolte mais toute forme de pensée, ramené à la condition primitive, éternelle celle-là, de mammifère humain soumis aux répétitions physiologiques. Je me souviens d’une phrase de Mandela écrite en anglais au frontispice de la prison de Johannesburg : On ne connait pas un pays tant qu’on ne connaît pas ses prisons… Et comment alors, avoir envie de jouer au soccer et au rugby le dimanche, pendant une demi-heure ? Mandela l’a fait pourtant, comme tellement d’autres de ses congénères, mais comment ?

 

Robben Island. La cellule où Nelson Mandela passa 18 ans (crédit photo : A. Apostolska)

 

C’est alors que, dans la cour intérieure de la prison, là où les prisonniers se reposaient, pourrait-on dire, j’entends le guide – lui-même ancien prisonnier politique qui passa là sept années de sa vie -, raconter que Nelson Mandela a écrit Long walk to freedom caché dans le coin droit de cette cour. Jour après jour, dix-huit ans durant, il a écrit, en anglais, son histoire, ses émotions, ses analyses et projeté ce qui deviendrait son plan de match, pour lui-même mais surtout pour son pays. Bien sûr que l’écriture est un cri qui vient de l’intérieur, on sait cela. Écrire c’est se récrire et ainsi s’ouvrir de nouvelles perspectives. Là, dans cette cour carrée désormais envahie de mauvaises herbes, je souris soudain. J’ai compris. Mandela a survécu, plutôt bien d’ailleurs, physiquement et psychiquement en forme, dix-huit ans durant à Robben Island, sans jamais chercher à fuir ni vraiment s’opposer à l’autorité en place parce qu’il avait autre à faire. Quelque chose de beaucoup plus grand que les conditions dans lesquelles il le faisait. Il écrivait, libre dans sa tête. « Un jour – raconte le guide – le manuscrit a été découvert dans sa cellule. Mais Mandela avait déjà réussi à en donner une copie à un codétenu qui avait été libéré. » Le livre sera publié par un éditeur de Philadelphie en 1994 après que Mandela a été élu président de son pays.

 

L’entrée de la prison à sécurité maximale réservée aux prisonniers politiques (crédit photo : A. Apostolska)

 

Robben Island. La Table Mountain à 11km droit devant (© A. Apostolska)

 

À propos de président, Obama respectera-t-il les consignes très strictes sur l’indispensable économie d’eau au Cap ? Certainement. 50 liters a day keeps the Day zero away rappelle-t-on partout. Le Day zero, ce jour J où il n’y aura plus du tout d’eau potable dans la ville du Cap se profile à l’horizon de juin 2019. Pas un seul lieu où cela n’est pas rappelé, partout, avec les consignes d’usage. « We are committed in every drop », chaque goutte compte en effet, comme dans une terrifiante clepsydre. Je regarde la belle baignoire de marbre de ma chambre d’hôtel, sans regret aucun, lui préférant la douche, mais pas plus que trente secondes. « Le Cap sera une sorte de test pour tous les problèmes d’eau de la planète » me dit une collègue journaliste. Mais moi, je ne parviens pas à intégrer le fait que l’on laisserait toute une ville, et forcément ses habitants les plus pauvres, simplement mourir de soif. Le monde permettra-t-il cela, comme si on ne savait pas transporter de l’eau, la stocker, la traiter ? Comme si on ne le faisait pas déjà ailleurs ? La réponse arrive alors que je m’y attends le moins. Le bus fait le tour cette l’île désormais classée au Patrimoine mondial de l’Unesco quand le guide indique une aire sur la droite, à demi cachée entre les arbres. Une nano usine de transformation de l’eau de mer en eau potable. Saisie, je lui demande de répéter, incertaine d’avoir vraiment compris. « On nous met une pression inutile, me dit le jeune homme avec un rictus désabusé, s’adressant à moi seule après avoir éteint son micro. Bien sûr qu’on pourrait résoudre le problème en transformant l’eau, nous sommes situés entre deux océans ! Si ça marche à Robben Island, ça marchera au Cap. » Mais… pourquoi alors, selon lui ? « Simplement parce que l’eau est devenue un enjeu politique. Les politiciens font de la résolution un enjeu électoral, c’est à qui parviendra le mieux à apparaître comme Le Sauveur, et bien sûr, les entreprises se battent pour remporter ce fabuleux marché en promettant de soutenir tel ou tel candidat. » Corruption et collusion politico-économiques, ça a comme un parfum de déjà vu, non ? Mais la solution existe, alors ? « Évidemment, conclut le guide. On respecte tous les restrictions, mais nous ne croyons pas au Day Zero. On attend plutôt le jour où ils vont nous sortir un lapin électoral du chapeau… » Il faut dire que les Sud-Africains en ont bu, ou plutôt soupé de la corruption du gouvernement précédent qui a conduit le pays à la quasi banqueroute. Il aura fallu que je vienne visiter Robben Island pour entendre cela, enfin, pour ainsi dire en catimini…
C’est lui qui l’a écrit sur le porche de l’île aux pingouins (abondants sur les rochers alentour) est écrit With proud we serve. Le ciel est toujours aussi pur lorsque je passe dessous pour rejoindre le traversier. Qui d’autre que Nelson Mandela aura servi son pays avec plus de fierté ? Avec tous ses compagnons et toutes les aides reçues, et aussi avec toutes les erreurs, certaines graves et dont les conséquences perdurent, il aura accompli ce long chemin. Pour que je lise son livre dans l’avion qui m’amenait à Johannesburg, il aura fallu pour cela qu’il trouvât le moyen de survivre à Robben Island. Un destin pareil, à démesure d’homme, était-ce écrit ? Non. C’est lui qui l’a écrit. Il a écrit son destin et puis il l’a fait. « Find the Mandela in you », disait le slogan.
En dépit des terribles échecs politiques, des promesses électorales trahies au profit d’une économie ultra libérale délibérément tournée vers les entrepreneurs et leurs profits, du refus du gouvernement Mandela à venir en aide aux sidéens pauvres (l’Afrique du sud a longtemps eu le plus grand nombre de malades du sida au monde), et de la corruption récurrente des gouvernements qui ont suivi, j’entends la force vive de cette nation bigarrée et multiculturelle résonner en moi. Find your Mandela in you… Il y a tellement de choses à découvrir en Afrique du sud. Dans les traces du grand Madiba mais au-delà de lui, dans ces nouvelles générations contestataires et créatives. Dans un pays où la culture est aussi puissante que la nature. Et où la nouvelle révolution pourrait bien être artistique. Ainsi se boucle mon voyage.
Quelques jours plus tard, à Port Elizabeth, riche ville balnéaire d’où est partie la lutte armée déterminante pour les droits des Noirs, je remonte le parcours d’œuvres d’art qui chacune, de 1961 à 1994, retrace la long walk to freedom de Mandela et de tout son peuple vers la liberté. C’est compliqué la liberté. C’est complexe comme la nature humaine. Aujourd’hui l’Afrique du sud est devenue un pays contrasté, critiqué, imparfait. Imparfait parce que libre, et dynamique.
Du balcon de ma chambre du Boardwalk Hotel, je me dis que Port Elizabeth c’est aussi la Mandela Bay, ses espèces animales protégées, ses quarante kilomètres de plages blondes au bord de l’océan indien. Je me dis que je vais en profiter, encore un peu, avant de repartir vers l’autre bout du monde…

 

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