« C’est qui cette fille ? » : l’anti-comédie romantique de l’été

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Une jolie américaine à Paris tombant in love d’un  frenchy dans un cabaret typique, comme une cartomancienne l’avait prédit… ça sent la comédie romantique mielleuse et indigeste qui reste sur l’estomac mais non  ! « C’est qui cette fille ? » est aux antipodes du conte de fée.

Un grand ciel bleu. C’est la première image du film et ce n’est évidemment pas un hasard que ce long-métrage commence avec ce plan assez long : Gina (Lindsay Burdge) est hôtesse de l’air, le ciel c’est son bureau. Et ce métier lui va plutôt bien ! Elle est partout et nulle part à la fois, semblable à l’air, elle a la tête dans les nuages et les pieds trop peu sur terre. Souvent en décalage avec la réalité, comme jet-laguée. Cette américaine de 36 ans déborde d’imagination et de rêves dont le numéro 1 est de vivre une grande romance avec un prince charmant, telle une petite fille qui n’aurait pas grandi ou alors, en regardant trop de Walt Disney, assise seule sur le canapé. Seule sur le canapé mais aussi dans la vie et dans cet immense ciel, infini. Seule, transparente, perdue, insignifiante. Jusqu’à la rencontre de Paul, un passager qui, contrairement aux autres, va la remarquer, l’aimer, emménager avec elle… avant de déprimer dans une maison trop vide et se pendre dans le salon. Paul a donc rejoint le ciel, ce même ciel qui tombe lourdement sur la tête de Gina. A en perdre peut-être déjà la raison.

Comme un robot, dès le lendemain, Gina reprend le travail. Mais deux de ses collègues ne sont pas dupes, elles s’inquiètent pour elle et sa santé mentale. A juste titre. Pour la réconforter, en escale à Paris, elles lui offrent alors un tour de carte avec une voyante, soudoyée afin qu’elle lui donne de l’espoir. La voyante fait son job : « Je vois un nouvel homme dans ton avenir » avant d’ajouter en boucle « cet homme a quelque chose dans l’œil ». Quelques minutes plus tard, le regard de Jérôme (Damien Bonnard), barman nonchalant de 40 ans, fêtard et séducteur un peu paumé se pose sur Gina.  Gina finit par lever les yeux : Jérôme a une conjonctivite. Jérôme ressemble légèrement à Paul. Jérôme est fait pour elle. C’est le destin. Il l’aborde et ils passent la nuit ensemble. Le cœur de Gina se remet en marche, celui de Jérôme ne ressent rien. Alors qu’il devient « l’homme de sa vie », elle ne représente qu’un « coup d’une nuit ». Un détail. Une erreur même. Incapable de deviner et d’assimiler cette vérité, trop brutale et cruelle, Gina refusera de laisser partir Jérôme, surtout pas avec cette Clémence (Esther Garrel). Quitte à le retenir de force, quitte à lui faire du mal.

«  C’est qui cette fille ?  »  : une fille qui tombe folle amoureuse… ou folle tout court  ?

Que Gina soit folle, il est difficile de le reconnaitre et encore plus d’en avoir le cœur net… ou, en tout cas, pas tout de suite. Et c’est une des grandes forces du film ! Avant tout, Gina est une femme sonnée par le suicide de son ex-compagnon. Une femme sonnée et blessée qui tombe amoureuse de Jérôme, bêtement ou follement. Au point de plaquer son métier d’hôtesse de l’air et de s’installer définitivement sur Paris. Une décision radicale qu’il est encore cependant possible de comprendre. Non seulement elle est entrainée par ses sentiments mais aussi et surtout, rien ne la retient aux États-Unis, c’est même tout l’inverse. Malheureusement, Gina ne sera pas aimée en retour. Jérôme se rappelle à peine d’elle, il l’appelle même « l’American girl ». Mais elle a l’habitude. Souvent, les autres ne se souviennent pas d’elle et lancent « C’est qui cette fille ? », gênés par leur oubli mais aussi par son comportement envahissant et euphorique. Gina se plie en 4 pour être appréciée et même en 8 pour plaire à cet inconnu qui ne lui donne strictement rien, sauf sa conjonctivite. Par son passé dramatique, sa solitude et sa fragilité, Gina en devient touchante, attachante mais aussi pathétique. Devant l’écran, on arrive (un peu) à se mettre à sa place, à (presque) la comprendre, on a envie de la protéger, de la défendre, de mettre les circonstances atténuantes en avant et on lui souhaite même d’obtenir ce qu’elle désire tant, alors qu’elle déconne souvent.

Oui Gina déconne. Elle est entre deux eaux, entre la réalité et le fantasme, entre le désespoir et la folie, l’un entrainant parfois l’autre. Un flou souhaité par le réalisateur, Nathan Silver : « Mon film met en scène un personnage possiblement perturbé. Les frontières entre la normalité et la folie sont poreuses (…) Gina est un personnage sur le fil du rasoir, à la fois dépressif mais en même temps, complètement rationnelle. On ne sait pas si elle est folle ou bien si elle souffre de stress post-traumatique, consécutif au suicide de son amant. Est-elle dérangée ou a-t-elle du mal à faire son deuil ? ». Mais, au bout d’un moment, même à contrecœur, il est obligé d’admettre que Gina ne tourne pas rond, Jérôme tournant à l’obsession et ses actes devenant de plus en plus dingues : elle emménage dans un immeuble en face du sien pour l’espionner, elle se fait embaucher comme serveuse dans le même cabaret que lui, elle raconte à ses ex-collègues qu’ils sont ensembles, elle se blesse volontairement au front, elle prend Clémence, l’ex que Jérôme aime encore, pour une ennemie à éliminer… Gina devient omniprésente, mythomane, légèrement érotomane et, surtout, dangereuse.

Un thriller psychologique sous un (faux) air de conte de fée

Une romance (présumée) franco-américaine se déroulant à Paris, une voyante qui prédit cette histoire et la sublime ainsi en lui apportant une dimension sacrée, telle une destinée qu’on ne peut ni contourner ni changer, une voix Off qui se superpose aux images pour narrer le film comme un conte, des couleurs féériques (bleu, violet, rouge), une musique un tantinet psychédélique … Nathan Silver utilise les célèbres codes de la comédie romantique pour les tordre à 90 degrés, créer la surprise et dériver adroitement vers un thriller angoissant : « Ce qui est intéressant, il me semble, c’est le mélange des genres, quand le mélodrame s’agrège au polar ou au fantastique. Dans C’est qui cette fille, nous avons détourné des éléments de comédie romantique pour finalement tenter d’obtenir l’effet inverse » confirme le réalisateur.

Mission accomplie ! Ce mélange de comédie romantique et de mélodrame, de conte de fée et de polar fait froid dans le dos, comme un tueur en série qui se mettrait à sourire ou une petite fille ingénue qui commettrait un crime. Oui, ce mélange improbable donne un thriller psychologique réussi où la tension et le suspens s’immiscent, sans jamais faiblir. Le spectateur ne cesse de se demander quand et comment cela va finir, de faire le grand écart, d’un genre à l’autre, avec des émotions contradictoires et un avis mitigé sur Gina mais aussi sur Jérôme. Qui est la victime, qui est le bourreau ? Celle qui tombe amoureuse et perd les pédales ou celui qui utilise une femme fragile comme un objet, sans trop se soucier de l’après ? La femme désespérée ou le sale type ? On se pose la question et la réponse n’est pas si évidente que ça, jusqu’à la fin du film. Une fin qui, une fois de plus, prend le contre-pied de la comédie romantique : pas de happy end mais du sang. Et quelque part, on finit par espérer que Jérôme ne se réveille jamais… pour le bien de tous.

« C’est qui cette fille ? » de Nathan Silver avec Lindsay Burdge, Damien Bonnard, Esther Garrel et Lola Bessis, sortie en salle mercredi 25 juillet 2018 (1h23).

( Crédit Photo -Stray Dogs )

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