vincent jauvert - Les intouchables

Vincent Jauvert : « Certains hauts fonctionnaires bénéficient de privilèges, d’impunité et de pouvoir qui font penser à ceux des aristocrates de l’Ancien régime »

Vincent Jauvert est grand reporter à l’OBS. Habitué des enquêtes, il publie un nouvel ouvrage passionnant sur ce qu’il appelle « les intouchables d’Etat », ces hauts fonctionnaires qui, de par leur statut, sont justement intouchables. Cooptations, nominations, rémunérations astronomiques, sauvegarde d’intérêts privés aux dépens du bien public. Vincent Jauvert revient longuement pour PUTSCH sur ces pratiques opaques, profondément ancrées au plus haut de l’Etat.

propos recueillis par

Quelle est l’idée de départ de l’écriture de ce livre ?
Elle m’est venue lorsque je travaillais sur mon précédent livre. Comme à l’Obs je m’occupe de politique étrangère, les éditions Robert Laffont m’avaient demandé, il y a quelques années, de raconter les dessous du Quai d’Orsay. Ce travail a abouti à La Face Cachée du Quai d’Orsay (2016). Au cours de cette enquête, je me suis intéressé aux salaires des diplomates et j’ai découvert que ces rémunérations toujours tenues secrètes et parfois très élevées, notamment celles des ambassadeurs. Or quand j’ai demandé les raisons de cette opacité, on m’a répondu : « nous ferons la transparence sur les primes versées par le Quai quand Bercy fera de même avec les rémunérations de ces hauts gradés ». Du coup, après La Face Cachée du Quai d’Orsay, je me suis mis à enquêter sur les plus hauts salaires de Bercy. J’en ai obtenu la liste secrète par une source que la situation dégoutait. Je me suis alors qu’il y avait un sujet à creuser, que je devrais élargir mon étude à l’ensemble de la haute fonction publique.
Et puis j’ai appris que la directrice des Hôpitaux de Paris, qui avait réussi à négocier un salaire très confortable (plus de 300 000 euros par an) venait d’être durement épinglée par la Cour des Comptes, dans un rapport sur sa gestion, et qu’elle avait été remerciée. Je me suis demandé ce qu’elle était devenue et j’ai découvert que, bien qu’elle avait été jugée très mauvaise gestionnaire, elle avait été recasée par François Hollande comme conseiller maitre… à la Cour des Comptes, c’est-à-dire un grand corps de l’Etat, avec emploi à vie et salaire élevé.
Je me suis alors dis qu’à l’intérieur de la haute fonction publique, il y avait un sujet spécifique : l’intouchabilité et l’éthique des grands corps. Beaucoup sont totalement déconnectés du reste des Français. J’ai commencé à travailler sur ce livre bien avant la candidature d’Emmanuel Macron. Mais son élection a donné du crédit à mon travail sur la haute fonction publique. La conjonction de ces éléments a permis une bonne promotion du livre.

Comment avez-vous enquêté Vincent Jauvert sur ces grands corps d’Etat ?
Je passe ma vie à enquêter en France ou à l’étranger, c’est mon métier et ma passion. Les éléments à charge les plus probants ne sont pas faciles à obtenir. Il faut donc des sources, du flair et la capacité à obtenir des gens des documents précis.

Comment arrive-t-on à briser cette omerta ?
Dans ces grands corps, certains pensent que leurs pratiques sont scandaleuses d’autant plus qu’elles sont dissimulées. Dans le lot, plusieurs personnes ont accepté de briser cette omerta. Mon travail consiste à aller voir ces gens, de leur dire ce que je fais et de leur demander des preuves concrètes des dérives. Généralement, ils me reçoivent parce que je suis journaliste et parce que le sujet les intéresse. Certains exigent de me parler en « off » comme on dit, mais je n’aime pas cela. Le plus souvent possible je veux pouvoir citer les noms de mes interlocuteurs, assument leur propos. En échange, je leur fais, s’ils le demandent, relire leurs citations à paraître et je les modifie s’ils le souhaitent. A ce jour, je n’ai pas eu de procès.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur cette Noblesse d’Etat dont vous parlez ?
C’est un concept inventé par Pierre Bourdieu. Je dis simplement qu’il y a une nouvelle Noblesse d’Etat. Ce sont essentiellement les membres des grands corps sortis à de bonnes places à l’Ena et de Polytechnique et qui appartiennent au Conseil d’Etat, à la Cour des Comptes ou encore à l’Inspection des Finances et au corps des Mines. Au même titre que les aristocrates, ils bénéficient de privilèges, d’impunité et de pouvoir qui font penser à ceux des aristocrates de l’Ancien régime. Comme eux aussi, ils vivent dans un entre soi, une endogamie peu compatible avec la démocratie.

 

« Ils vivent dans un entre soi, une endogamie peu compatible avec la démocratie »

 

Parlons maintenant de la collusion de certains hauts fonctionnaires entre l’Etat et le secteur privé ?
Avant les hauts fonctionnaires allaient pantoufler dans de grands groupes après une carrière dans le public. Cela posait bien entendu des problèmes déontologiques mais pas aussi nombreux et fréquents que maintenant.
Aujourd’hui, certains de ces hauts-fonctionnaires font plusieurs allers-retours entre le privé et le public. De plus, ils choisissent un secteur dans le privé où ils peuvent monnayer leur carnet d’adresses et leur connaissance intime de l’Etat, de ses faiblesses aussi. Ils deviennent avocats d’affaires, lobbyistes, conseillers fiscaux ou banquiers d’affaires. Autant de métiers qui nécessitent des réseaux importants au sein de l’Etat. On pense par exemple à Canal Plus qui a toujours nommé comme secrétaire général, depuis sa création, un conseiller d’Etat. Pourquoi ? Parce que le président du CSA vient du même corps et que les deux hommes peuvent plus facilement se comprendre…!

 

« On pense par exemple à Canal Plus qui a toujours nommé comme secrétaire général, depuis sa création, un conseiller d’Etat. Pourquoi ? Parce que le président du CSA vient du même corps et que les deux hommes peuvent plus facilement se comprendre…! »

 

Le sous-titre de votre livre s’intitule « Bienvenue en Macronie ». Vous avez déclaré qu’Emmanuel Macron avait refusé d’étendre la loi sur la moralisation de la vie publique à la haute fonction publique. Pourquoi ?
Sans doute parce que beaucoup de responsables de la Macronie sont des hauts fonctionnaires, souvent issus des grands corps. C’est le cas d’Emmanuel Macron lui-même qui a démissionné de l’Inspection des Finances juste avant de se lancer dans la campagne présidentielle. Le Premier Ministre Emmanuel Philippe, lui, est toujours membre du Conseil d’Etat dont il ne veut pas démissionner, son directeur de cabinet l’est resté autant qu’il a pu et le secrétaire général de l’Elysée n’a pas lui non plus démissionner de son corps d’administrateur de Bercy. De plus, les Ministres sont, malgré ce qu’on dit, rarement issus de la société civile. En fait beaucoup sont ou ont été hauts fonctionnaires et ont fait des allers et retours dans le privé. Voilà l’explication du sous-titre « Bienvenue en Macronie ».
Dans son livre de campagne Emmanuel Macron a écrit que les hauts fonctionnaires formaient « une caste » bénéficiant « de privilèges hors du temps », notamment « le droit au retour » dans l’administration. Mais au pouvoir il n’a rien entrepris contre cette caste. Au contraire. Son projet de loi sur la fonction publique leur permet de « pantoufler » dans de meilleures conditions ! Nous verrons bien s’il donne suite à au rapport de l’Assemblée sur la déontologie des hauts fonctionnaires qui a été rendu public en janvier. Rien n’est moins sûr.

Pourquoi les Intouchables d’Etat, comme titre de votre livre ?
Tout d’abord, parce qu’ils ils ne sont presque jamais punis et souvent promus malgré leurs fautes ou erreurs. Ils baignent dans un entre soi, leurs corps d’origine, où l’on s’entraide, se fait la courte échelle. Du fait de leur influence considérable dans l’Etat, ils ont une incroyable capacité à bloquer des projets qui mettent un tant soit peu leur pouvoir ou leur endogamie. Nicolas Sarkozy autant que François Hollande ont tenté de réduire cette influence. Il y a eu des projets de lois et des lois ont même été votées dans ce sens. Mais les grands corps se sont toujours débrouillés pour au final faire capoter ces initiatives.

Pensez-vous que la pression sociale peut faire changer les choses ? Et si oui, comment ? Par quel levier ? Par la démocratie et le vote ?
Très sincèrement, j’espère une nuit du 4 août 1789 pacifique. Parce qu’ils disposent d’une capacité de nuisance, d’inertie, d’une influence aussi trop importants. Lorsque l’ancienne ministre Marylise Lebranchu a tenté de rogner légèrement leur pouvoir, l’un des chefs de ces grands corps lui a reproché de vouloir « tuer la République ». Je pense à l’inverse que ce sont les hauts fonctionnaires qui ankylosent voire paralysent la République.

Les hauts fonctionnaires ont été sortis du champ de cette loi de moralisation de la vie publique alors que le Sénat a voté pour leur intégration. A quoi cela est-il du selon vous de la part de députés ? Quel est le rapport entre ces députés et ces hauts fonctionnaires ?
Je pense qu’il faudrait rééquilibrer les rémunérations : augmenter le salaire des députés et baisser celui de certains hauts fonctionnaires quitte à supprimer quelques postes au sein même de ces grands corps. Les députés devraient aussi pouvoir se doter d’équipe plus importante pour leur permettre de travailler plus en profondeur. Mais pour répondre complètement à votre question il faut ajouter que beaucoup de députés sont eux-mêmes hauts fonctionnaires, ce qui entretient une certaine collusion.
Si on en vient au fond des choses, une chose me paraît très importante : on dit souvent que la haute fonction publique française est l’une des meilleures au monde. Mais d’où vient ce jugement ? N’est ce pas les hauts fonctionnaires qui ont réussi à faire croire à cette fable ? Car l’Etat français marche –t-il si bien ? Nos hôpitaux, notre système judiciaire, éducatif, sont-ils à ce point performants ? Non bien sûr. Or les hauts fonctionnaires y sont évidemment pour beaucoup dans ces dysfonctionnements, les politiques ne sont pas responsables de tout ! Alors comment comprendre qu’un chirurgien cardiaque des Hôpitaux de Paris gagne environ 8000 euros par mois quand des hauts fonctionnaires de la santé touchent plus du double sans sauver de vie ? Ces même hauts fonctionnaires qui ne cessent de rogner les marges de manoeuvre des hôpitaux et profitent personnellement de ces réductions puisqu’une partie de leur rémunération est indexé sur la baisse des dépenses des hôpitaux.

Vous abordez également la question des agences d’état qui sont des chasses gardées de ces hauts fonctionnaires et de sources de revenus confortables ? Comment cela est-ce possible ? Vous mettez très clairement en doute leur efficacité ?
Avant 2007, lorsqu’on travaillait dans une administration et que l’on était détaché dans un établissement public, on ne pouvait pas augmenter son salaire de plus de 15%. Nicolas Sarkozy a supprimé ce plafond. Parallèlement, il a démembré l’Etat et il a créé ces agences qui sont toutes dotées d’un directeur issus très souvent des grands corps. Leurs salaires n’étant plus plafonnés, on a vu apparaitre des rémunérations astronomiques.

Qu’en est-il également de la Caisse des dépôts et des consignations surnommée le refuge de luxe, qui, d’après vous, a généreusement servi à François Hollande pour placer ses proches ?
Organisme étatique, la Caisse des Dépôts et des Consignations permet au Président de la République d’y recaser des hauts fonctionnaires de Bercy loyaux et ses amis politiques ou personnels. Des rapports de la Cour des Comptes pointent du doigt les très hautes rémunérations et les retraites versées aux cadres dirigeants de cette Caisse.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur ce qu’on appelle les « ménages » ?
Dans le jargon de la haute fonction publique, les ménages sont les travaux supplémentaires qui arrondissent les fins de mois. Les conseillers d’Etat sont les spécialistes des ménages car ils peuvent cumuler les jobs. Ils peuvent être membres d’une haute autorité ( la CNIL , Hadopi…) car certains postes de président ou de membre du collège leur sont réservés, des postes rarement exténuant et souvent très bien payé, en plus évidemment de leur salaire au Conseil d’Etat. Ce n’est pas tout. Certains au Conseil d’Etat sont aussi conseillers juridiques d’un ministère ou d’un établissement public, ce qui est très étrange puisque leur fonction première, pour laquelle ils perçoivent salaires et primes, est de conseiller l’Etat.

On imagine, à la lecture de votre livre et de nombreuses informations confidentielles publiées au grand jour, que certaines personnes vous ont communiqué des documents par vengeance ?
C’est rare mais c’est arrivé. J’ai en tête une personne qui a clairement cédé à la vengeance en me communiquant certaines informations. D’autres ont estimé qu’ils avaient été négligés ou que leurs petits copains faisaient pire qu’eux. Mais susciter la vengeance est effectivement un moyen pour obtenir ces informations confidentielles. Les autres moteurs sont la jalousie et, bien sûr, l’esprit civique.

Comment expliquez-vous, Vincent Jauvert, que des hauts fonctionnaires d’Etat ont perdu le sens du bien public et font pour faire passer avant toute chose leur carrière et leur portefeuille ? Quand cela a-t-il commencé ?
C’est la grande question effectivement. Je pense que cela vient notamment des années 1990 lorsqu’on a financiarisé et dérégulé l’économie, et lorsqu’on a commencé à gagner beaucoup d’argent avec rien. Ces gens-là se sont dits : pourquoi pas moi ?
Le deuxième point important à mes yeux est l’éclatement de l’Etat voulu par les libéraux à, partir du mandat de Nicolas Sarkozy et qui perdure aujourd’hui. Ce démembrement associé à une régulation croissante a offert des opportunités à ces hauts fonctionnaires. D’autant plus qu’au début des années 90 on a offert aux hauts fonctionnaires et aux hommes politiques la possibilité de devenir avocat d’affaires et lobbyistes. Et c’est ainsi que, ces dernières années, nous avons assisté à une perversion de l’esprit public.
Car ces gens-là se sont mis à offrir leur service au secteur privé, à leur faire bénéficier de leurs connections dans l’administration, et ce faisant se sont servi de l’Etat, autant voire plus qu’ils ne l’ont servi. Pour toutes ces raisons, la haute administration est source de grands blocages car elle est attachée à ses privilèges et son pouvoir. Edouard Philippe est l’archétype de ces intouchables qui veulent tout. Il a été avocat d’affaires, lobbyiste tout en demeurant membre du Conseil d’Etat, où il peut revenir n’importe quand. Idem pour Laurent Wauquiez, qui est lui aussi membre du Conseil d’Etat, institution dont il n’a pas démissionné et où il peut revenir dès qu’il le souhaite.
Pour moi, l’illustration parfaite de cet état d’esprit « Intouchables » dans la Macronie est Pierre-André Imbert. Il est actuellement le conseiller social de Macron à l’Elysée. Il a été consultant, puis directeur de cabinet d’El Khomri. Il fut le grand architecte de la loi travail. Lorsque cette loi a été votée, il a voulu quitter le ministère du Travail. Mais il ne voulait pas revenir dans le privé, prendre de nouveau des risques, alors François Hollande et Emmanuel Macron l’ont nommé inspecteur général des finances, le plus prestigieux des grands corps. La loi qu’il venait de négocier ne s’appliquait donc pas à lui. Puis l’été dernier il a été l’architecte des ordonnances sur la loi travail qui introduit encore plus de flexibilité. Or lui-même, désormais inspecteur des finances, ne pâtira pas de ces ordonnances puisqu’elles ne s’appliquent qu’aux salariés du secteur privé. Voilà bien le Macronisme et à ses boyards : imposer aux salariés des dispositions dures qui ne s’appliquent pas à eux-mêmes !

 

Vincent Jauvert
« Les Intouchables d’Etat – Bienvenue en Macronie »
Editions Robert Laffont
244 pages

 

( Crédit Photo / D.R – Vincent Jauvert )

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