FRANCK SPENGLER ( D.R)

Franck Spengler : « Nous avons fait face à une omerta de la part de l’ensemble de la presse française, pourtant en pleine affaire des dénonciations pour violences sexuelles »

Franck Spengler est un éditeur de renom (écrivain et fils de Régine Deforges) qui a fait ses classes dans la littérature érotique en créant notamment en 1993 les Editions Blanche. Truculent, fort en gueule, Franck Spengler dit ce qu’il pense, au risque d’irriter et de déplaire. Avec la publication du livre sulfureux de confessions de Fabrice Thomas, amant d’Yves Saint Laurent, l’éditeur n’a pas craint de s’attaquer à l’institution YSL Pierre Bergé.

propos recueillis par

L’éditeur a répondu à nos questions avec beaucoup de verve nous expliquant les embûches pour publier un tel livre et déplore fermement l’omerta des médias français sur la sortie de  « Saint Laurent et moi » expliquant qu’en France «on ne touche pas aux icônes nationales que peuvent représenter Yves Saint Laurent et Pierre Bergé ». Une interview sans langue de bois.

Comment avez-vous eu vent de l’existence du livre de Fabrice Thomas?
Le manuscrit a été proposé chez Hugo Publishing par le biais de notre équipe éditoriale au Canada, animée par Pierre Bourdon. Cette histoire franco-française a transité par l’Amérique du Nord, loin des cercles parisiens, là où vit Fabrice Thomas désormais…

Quel est le regard éditorial de l’éditeur sur ce livre de ce type ? Dans quelle mesure les travaux de corrections et de réécriture ont été nécessaires?
Il s’agit humblement d’un doc qui remet des vérités vraies à leur place. Et les vérités sont pour moi toujours bonnes à dire, même si elles dérangent, même si elles bousculent, surtout les donneurs de leçons…
Nous ne cachons pas qu’il y a eu un très important travail de relecture, de réécriture, de corrections du fait du sujet très touchy et de la pugnacité judiciaire bien connue de Monsieur Pierre Bergé, alors encore en vie. Des mois de travail, 10 versions, des centaines d’emails comme de sueurs froides et quelques nuits blanches nous ont permis d’aboutir à ce livre dont nous sommes fiers. Le reste ne regarde que nous. Précisons enfin qu’il n’y a eu aucun opportunisme morbide de notre part, ce livre étant prévu de longue date, bien avant les signes de faiblesses de Monsieur Bergé.

« Des mois de travail, 10 versions, des centaines d’emails comme de sueurs froides et quelques nuits blanches nous ont permis d’aboutir à ce livre dont nous sommes fiers »

Au vu de la portée sulfureuse du témoignage de Fabrice Thomas, quel est le rôle de l’éditeur et sa responsabilité dans la publication d’un tel livre ?
Le rôle premier de l’éditeur, passeur de récits, de témoignages, d’histoires, est que ceux-ci prennent vie, puissent simplement exister ! Dans le cas précis du livre de Fabrice Thomas, en évitant de désastreux procès couteux, en passant entre les gouttes des foudres judiciaires. La responsabilité de l’éditeur est in solidum de l’auteur.

Quels sont les enjeux d’une telle publication pour votre maison d’édition? Est-ce que cela répond à un enjeu de pluralisme littéraire ?
Ne nous mentons pas, les enjeux sont d’abord économiques. Ensuite, à titre personnel, rétablir la vérité face au concert de louanges faites à Monsieur Pierre Bergé me semble une œuvre de salubrité publique. Nous ne prônons aucune révolution, le pluralisme littéraire n’a rien à voir dans le domaine du document-témoignage. Cependant, le fait que ce dernier soit bien écrit et que le texte d’Aline Apostolska soit salué, ne gâche pas le plaisir de le lire !

 

Comment avez-vous travaillé sur la promotion de ce livre ?  Et à ce jour, comment analysez-vous les retombées dans la presse ? Et dans un second temps, les ventes ?
Je parle sous couvert de notre attaché de presse : le travail de promotion s’est avéré compliqué et ce dès les prémices du projet. En effet, pour des raisons de craintes judiciaires outrancières déjà exposées, notre ouvrage a été préparé au Québec et édité sous embargo de publication, c’est-à-dire dans une certaine confidentialité (faux titre, faux nom commerciaux, etc., une procédure courante dans l’édition).

« Pour des raisons de craintes judiciaires outrancières déjà exposées, notre ouvrage a été préparé au Québec et édité sous embargo de publication, c’est-à-dire dans une certaine confidentialité ; faux titre, faux nom commerciaux … une procédure courante dans l’édition »

Lorsque l’on tient un tel sujet, YSL pour le rappeler – aussi passionnant que sulfureux –, difficile de garder le mystère longtemps, a fortiori compte tenu de l’actualité lors du mois de sa sortie en octobre 2017 (l’ouverture des musées de Paris et de Marrakech), date à laquelle nous avions toujours prévu de sortir le témoignage de Fabrice Thomas. Le livre a mystérieusement fuité auprès d’une émission culturelle du service public, début d’une pression médiatique qui aura été plus intimidante que porteuse pour le propos du livre. En effet, nous avons fait face à une réelle omerta de la part de l’ensemble de la presse française, pourtant alors en pleine affaire des dénonciations pour violences sexuelles. Cela s’explique pour plusieurs raisons, facilement compréhensibles autant qu’ostentatoires : on ne touche pas aux icônes nationales que peuvent représenter Yves Saint Laurent et Pierre Bergé.

« Les marques Saint Laurent et YSL Beauté sont parmi les premiers annonceurs des médias français ! Cela nous a été clairement expliqué… »

Leur lobby est tout puissant, des grands groupes de presse jusqu’aux soutiens politiques. Enfin, de façon plus pragmatique, nous avons vite compris que même si nous racontions ce que nombre pressentaient ou savaient déjà, la pression économique était trop puissante pour ne serait-ce qu’évoquer notre livre dans la presse ou les émissions dites traditionnelles. Les marques Saint Laurent et YSL Beauté sont parmi les premiers annonceurs des médias français ! Cela nous a été clairement expliqué… Omerta est donc le mot le plus opportun pour parler de notre aventure éditoriale dont il y aurait encore beaucoup à dire. En interne, on s’amuse souvent de ces coulisses toutes aussi passionnantes que le livre lui-même.

Je trouve que la presse et les médias mainstream, du moins ce qu’il en reste ou pour ceux qui continuent à s’y intéresser, n’a pas fait son travail. Car, si au lieu de suivre comme une meute de toutous allant à la gamelle, ils avaient rendu compte de ce livre et de ce qu’il révélait, nous aurions eu là, affaire à un véritable travail de journalistes dignes de ce que nous sommes en droit d’espérer, d’attendre d’un pays qui se dit très attaché aux droits de l’Homme et à la liberté d’expression…
Les ventes, quant à elles, reflètent l’intérêt du public pour la vérité et vont au-delà de nos espérances… Saint Laurent et nous. Dorénavant.

 

> Putsch fera paraître dans quelques jours l’interview de Fabrice Thomas

 

Franck Spengler
Directeur de Publication d’Hugo Publishing

Saint Laurent et moi
Une histoire intime
Editions Hugo Doc
Ecrit avec Aline Apostolska
336 pages – 19,95 euros

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