Four corners of a square with its center lost : un huis clos presque génial

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Cinq comédiens autour d’une table. Diner de famille. Silence. Cliquetis des couverts. Silence. Cliquetis des couverts. Et soudain, le père meurt. La tête dans la soupe. Car, ici, le drame se teinte toujours d’un humour noir…

Jouée au Cirque Electrique, la pièce de théâtre Four corners of a square with its center lost, mise en scène par Bertrand de Roffignac est sous-tendue par les exigences du Théâtre de la Suspension, fondé en 2015 : créer un langage hybride, articulant « verbe et technique », en associant les savoir-faire de pas moins de vingt-cinq artistes, comédiens, écrivains, plasticiens, musiciens ou vidéastes. Véritable « machine cybernétique », elle favorise une immersion totale du spectateur dans la fiction en convoquant les arts dramatiques, numériques, la musique et la magie.

Sur la corde raide entre drame familial et parodie, Four corners est donc un huis clos à la fois angoissant et risible où se concentrent les tabous, les non dits, les pulsions et les fantasmes de quatre frères et sœurs et de leur père. L’auteur y explore les méandres de l’inconscient, notamment matérialisé par des vidéos projetées sur quatre écrans qui encadrent le spectateur, d’emblée prisonnier de cette table ronde. Qui est le coupable ? Qui a tué réellement ou symboliquement le père? Pourquoi ses enfants refusent-ils d’appeler à l’aide ? La question de la culpabilité survient alors: celle des autres mais surtout la sienne propre. Les personnages s’assassinent mutuellement à coups de silence éloquent ou de verbe incisif, s’assassinent eux-mêmes aussi, à mesure que surgissent leurs peurs d’enfant, leurs souvenirs, réels ou imaginés, et tout ce qui les a mués et construits.

L’articulation entre intériorité et extériorité, onirisme et réel, passé fuyant et présent pesant, chaos intime et immobilité extérieure se prolonge tout au long du spectacle dans une mise en scène procédant d’un « réalisme magique ». Peu à peu, l’imaginaire et la magie s’épanchent sur le réel au point de rendre poreuses leurs frontières. On se demande : qui est vivant, qui ne l’est plus? Où se trouve le passage de la vie à la mort, de la scène aux gradins ?


Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

« Four corners » prend ainsi la forme d’un cauchemar : condensé brouillon des angoisses de fin du monde, de fin de soi, de silence, de noir. Des inspirations multiples, du célèbre personnage de Bram Stoker au surréalisme de David Lynch, de petites perles esthétiques, musicales et sonores, s’appuyant notamment sur les travaux de la « psychologue de la musique », Diana Deutsch, un jeu d’acteur précis, mais des rebondissements trop nombreux qui annulent la tension du début et perdent inutilement le spectateur. La pièce embrasse des sujets aussi vastes que complexes et la machine s’enraye peu à peu, à force de vouloir tout dire, tout traiter, dans le même temps. Même les cauchemars ont leur logique propre. On peine ici à la déceler.

La fin de la pièce mériterait donc des ajustements et des allégements pour gagner en lisibilité et en efficacité. Ce faisant, elle pourrait être géniale.

Au Cirque électrique
Jusqu’au 11 février 2018 – 
Tarif : 11 euros.

FOUR CORNERS OF A SQUARE WITH ITS CENTER LOST
Texte et Mise en scène : Bertrand de Roffignac
Scénographie : Henri Maria Leutner
Décoratrice vidéo : Alix Sulmont
Lumières : Grégoire Delafond
Vidéo : Alice Brygo
Maquillage : Ondine Marchal
Musique et Sound Design : Mørse, Axel Chemla-Romeu Santos, Jean Galmiche, Baptiste Thiébault
Avec :
Léo Allard, Sarah Brannens, Jade Fortineau, Simon Rembado, Baptiste Drouillac, Yuriy Zavalnyouk, Guillaume Gendreau
Lieu : Le Cirque Eléctrique

 

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