Svetlana Alexievitch : une mise en scène bouleversante de Stéphanie Loïk

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Par Eloïse Bouchet – « Je vais vers l’homme pour rencontrer son mystère », écrit Svetlana Alexievitch, journaliste et auteure biélorusse, lauréate du prix Médicis en 2013 et du prix Nobel de littérature en 2015.

Dans son livre à la lisière du documentaire « La Fin de l’homme rouge », l’auteure, qui se définit elle-même comme « une personne oreille », munie d’un magnétophone et d’un stylo, a consigné les témoignages de « ce type d’homme particulier, « l’Homo Sovieticus » qui comprend les Russes mais aussi les Biélorusses, les Turkmènes, les Ukrainiens, les Kazakhs…, toutes générations et parcours confondus, mais tous conçus dans le « laboratoire du marxisme-léninisme ».

Alexievitch entend « sculpter une époque » en tissant le fil de ces vies aussi ordinaires que passionnantes dans un livre polyphonique où la singularité de chaque voix, son timbre, sa pulsation sont respectés, rendant ainsi visibles les émotions, contenues ou épanchées. L’Auteure questionne les témoins « non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse… Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux (car) … c’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier ». Elle recueille ainsi les amours, les espoirs et les rêves déchus de ceux qui ont vécu la transition brutale du totalitarisme communiste à un monde dépourvu d’idéal, dominé par « sa Majesté Consommation » et par une nouvelle forme de terreur. Comme elle l’écrit, « le temps de l’espoir a été remplacé par le temps de la peur. Le temps est revenu en arrière ».

Comment transposer une telle œuvre ? Quand elle la découvre, la metteuse en scène, Stéphanie Loïk, ne se pose pas la question : elle est bouleversée. Après avoir rencontré Alexievitch, elle décide d’adapter tous ses livres, dont « Dix histoires au milieu de nulle part », seconde partie de « La Fin de l’Homme rouge ». Elle y enchevêtre différents témoignages: ceux d’une Arménienne et d’un Azerbaïdjanais, dont l’amour a été empêché par les conflits entre leurs peuples respectifs ; ceux de Caucasiens, traités de « culs noirs, métèques » et violentés par les skinheads; ceux d’une jeunesse éclatée entre les démocrates, les nationalistes anti-occidentaux, appelés « nachi », ou les nostalgiques de Staline, « esclaves de l’utopie ».

Dans ce spectacle choral, six comédiens font entendre tantôt à l’unisson, tantôt en décalé, ces voix plurielles, murmures lointains ou cris déchirants, parfois scandés, et toujours sous-tendus par une vitalité singulière. Tout concourt à créer une atmosphère pesante : musique faible et inquiétante; ressac de la mer en fond sonore, battement des vagues; fumée épaisse qui étouffe, aveugle, au point qu’on est parfois saisi d’une angoisse claustrophobe. Derrière les volutes, apparaissent les visages blêmes, auréolés de mystère, et les yeux pochés des six comédiens qui, dans un jeu sans emphase, retiennent la douleur au point qu’elle modifie leurs traits, leurs corps, leurs mouvements.

Le corps est langage : des corps parfois tendus, contraints et tétanisés, parfois souples et graciles; des corps s’entassant pour former une pyramide inerte -évocation terrifiante; des corps qui forment une vague ondulant, remuant les flots de la mer Histoire. Des corps qui ne forment qu’un bloc ou qui, au contraire, s’éparpillent en atomes, isolés, comme l’homme moderne. Les mouvements chorégraphiés sont d’une extrême précision, rien n’est laissé au hasard. Chaque pas est défini à l‘avance, contrôlé.

Si on aimerait parfois se dérober à la violence et la morbidité qui s’écoulent lentement sous nos yeux, on sent bien que ce temps de l’écoute est nécessaire. Car, à l’inverse des informations qui défilent furtivement à la télévision ou sur internet, un drame faisant d’un clic oublier le précédent, cette adaptation nous met, pendant plus d’une heure et demie, face aux exactions, aux destins individuels broyés et laminés et semble nous dire : écoute, regarde.

Auteur : Svetlana Alexievitch
Artistes : Vladimir Barbera, Denis Boyer, Véra Ermakova, Aurore James, Guillaume Laloux, Elsa Ritter
Metteur en scène : Stéphanie Loïk

Théâtre de l’Atalante
Dimanche : 17h45
Lundi, mercredi, vendredi: 20h30
Jeudi, samedi : 19h

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