RAOULPECK

Raoul Peck : « Aujourd’hui, l’opinion suffit sans avoir besoin d’argumenter ou de prouver »

Par Nicolas Vidal – “ Le Jeune Karl Marx “ est le nouveau film de Raoul Peck qui s’est attaqué à un projet historique pharaonique pour lequel bien des réalisateurs ont renoncé. Malgré les périls et les dangers d’un tel sujet historique, Raoul Peck signe une oeuvre passionnante de bout en bout. Tour à tour, Ministre de la Culture d’Haiti, Président de la prestigieuse Femis et réalisateur, nous avons rencontré l’iconoclaste et intrépide Raoul Peck.

propos recueillis par

« Mon cinéma est en réaction par rapport à ce qui m’entoure » une phrase qui met l’eau à la bouche avant notre rencontre prévue avec Raoul Peck. C’est au cœur du Faubourg Saint Denis à Paris que nous retrouvons Raoul Peck pour évoquer son film « le jeune Karl Marx » qui vient de sortir sur les écrans. Le projet est ambitieux autant que passionnant pour ce biopic du jeune Karl Marx. Le réalisateur a souhaité montrer autre chose que « le vieux Marx de granit qui a été kidnappé idéologiquement » . Il a insisté sur “cette pensée jeune qui souhaitait changer le monde”. Pour cela, Raoul Peck s’est affronté à un monstre historique.

Malgré la pluie et le vent, Raoul Peck arrive en souriant, prêt à défendre son nouveau film. Une fois assis, le réalisateur est intarissable. La conversation s’engage et plonge sans attendre dans le vif du sujet. Après quelques minutes d’échanges, le réalisateur s’interrompt pour réclamer du sucre dans son café. Le serveur répond par une moue. «“Ici, le café est servi sans sucre. C’est toute une bataille pour en avoir » s’empresse d’expliquer Raoul Peck toujours avec le sourire.
Raoul Peck décortique les origines de son film et explique quelles sont les raisons qui l’ont jeté dans les bras de ce projet. « Au vu de la complexité du monde moderne dans lequel nous vivons, je n’avais qu’une réponse, revenir aux fondamentaux dont Karl Marx et James Baldwin. Ces deux films ont commencé à la même période et ils m’ont pris 10 ans. Ils se renvoient l’un et l’autre une vision du monde ».

Raoul Peck : Karl Marx, un amour de jeunesse

Mais son intérêt pour Karl Marx remonte à ces jeunes années où il a pris conscience d’une jeunesse allemande éveillée et avide de savoir et de comprendre « J’ai rencontré l’oeuvre de Karl Marx à 20 ans à Berlin dans un milieu hautement politisé où il était obligatoire dans un cadre académique de revisiter Marx notamment dans l’analyse de la société capitaliste qui n’a pas fondamentalement bougé depuis. Berlin était à cette époque une ville des luttes. »

Raoul Pack pose un regard effrayant sur notre société et sur la question même de l’opinion « Il y avait à cette époque une obligation de savoir, de s’informer et de comprendre dans la société dans laquelle nous vivions. De nos jours, l’opinion suffit sans avoir besoin d’argumenter ou de prouver »
Raoul Peck est un homme de culture inquiet et acerbe sur la notion même de capitalisme qu’il voit un grand ordonnateur du monde et le modifie en profondeur « J’ai vu les gens de ma génération qui étaient avec moi dans la rue pour protester contre le monde, le capital , les agressions régaliennes et thatchériennes. J’ai vu, petit à petit, tous mes compagnons se retourner vers leur survie économique. » Il poursuit « Cette société capitaliste fonctionne selon des normes identifiées par seulement par Marx mais par des économistes avant lui dont il s’est inspiré. Les notions de profit et de luttes des classes ne sont pas de Marx mais ce sont celles d’économistes bourgeois »

Le jeune Karl Marx : un film et les instruments d’un combat

Le film de Raoul Peck connait cette similarité avec l’oeuvre de Karl Marx dans cette idée de l’appel à l’action dont il parle comme un acte d’engagement. «J’ai souhaité donné à travers ce film les instruments pour un combat. Karl Marx nous montre que tout est lié et qu’il n’y a pas plusieurs histoires. Il n’y a qu’une histoire économique centrée autour du profit. Karl Marx nous permet de comprendre la logique des choses. » Et le réalisateur ne s’exonère pas de cet engagement artistique « Mon grand espoir avec ce film est de faire réfléchir les gens. Je suis un combattant et je crois en la capacité des gens à réagir. Moi-même issu d’un pays très pauvre, je suis devenu Président de la Fémis qui fait partie des 3 plus grandes écoles de Cinéma au monde. J’ai cru en ce que je faisais et j’ai essayais de comprendre »

Lorsqu’on lui pose la question de savoir si l’engagement de son film n’est pas renforcé par les tendances ultra-libéralistes, Raoul Peck acquiesce et réagit. Car le réalisateur ouvre le débat à chaque question et argumente, analyse dans chacun de ses réponses. « Les gens ont suivi le flot mais on peut réagir contre ce flot » Son espoir réside dans cette prise de conscience que certains jeunes qui iront voir son film et pourront se laisser tenter par la culture et la lecture.

Raoul Peck revient sur ses racines, sa jeunesse et son héritage culturel dans lequel il a puisé son identité et sa curiosité. Né en Haiti, il s’est appuyé sur son éducation pour grandir et se hisser au niveau où il est aujourd’hui. « A 20 ans, j’étais pour ma part extrêmement curieux d’apprendre. J’ai hérité également d’une époque et de la tradition des mes ainés. La lecture a toujours été au centre de mon éducation car elle était extrêmement importante pour se former »

Le Jeune Karl Marx : le tour de force de Raoul Peck

Le Jeune Karl Marx est assurément un excellent film autant qu’il est un tour de force de Raoul Peck. Raconter la jeunesse de Karl Marx afin d’échafauder ce qui a fait ce grand penseur du 19 ème siècle façonnant à lui seul l’idée du Capital depuis deux siècles est téméraire. C’est un succès. Il n’y a pas de superflu dans ce long métrage, ni de manichéisme, pas d’anachronismes. Karl Marx est présenté comme un jeune homme brillant, passionné, et totalement impliqué dans sa réflexion et son engagement. On le voit amoureux, incandescent, vitupérant ou porté par la fougue et son intelligence. La jeune pensée de Marx qu’on voit se façonner et s’affermir au contact des intellectuels de la période comme Friedrich Engels, Joseph Proudhon, Wilhelm Weitling, Mikhaïl Bakounine ou Gustave Courbet est un enchantement pour les spécialistes autant que pour les profanes de la période. Là est le talent de Raoul Peck. Le spectateur plonge dans un siècle de changements et de profondes mutations sociales pour laquelle se déchirent ces intellectuels, pour des raisons idéologiques mais également des volontés particulières de prédominance. Le trio composé de August Diehl, admirable en Karl Marx, Vicky Krieps qui joue l’épouse aristocrate, jenny, avec cette candeur touchante et son engagement progressif, ainsi que Stefan Konarske qui touche au plus près le dilemme qui le partage entre un père, égérie du capital et ses propres convictions sociales. Le trio se lance dans une conquête idéologique et tente de rallier un à un les différents courants de pensée jusqu’à la Ligue des Justes dirigée notamment par Wilhelm Weitling. Elle deviendra la ligue communiste grâce à l’abnégation de Marx et Engels. Le film éclaire cette période charnière de l’histoire du monde et les camps qui s’opposent, clarifié à la lumière de la pensée de Marx et de ses théories sur le Capital.

August Diehl : un jeu brillant à la hauteur du personnage de Karl Marx

August Dielh tient le rôle principal et incarne toute la fougue et l’intelligence de Karl Marx « C’est avant tout un comédien de théâtre qui joue dans l’un des plus célèbres théâtre du monde à Vienne. Tous les acteurs ont fait du théâtre car ils ont une capacité plus efficace à créer des personnages. Mes acteurs travaillent leur rôle et je veux qu’ils m’amènent des choses. Car cette intelligence là est nécessaire » explique Raoul Peck.

Lorsqu’on aborde les secrets de la mise en scène et de cette obsession du détail, le réalisateur rebondit « Mon équipe connait l’importance que j’accorde à l’authenticité des choses. j’aime faire du cinéma à partir du réel. Toucher du doigt l’absurdité du réel » Imparable. Le jeune Karl Marx ne déroge pas à cette règle que s’impose Raoul Peck. Nous apprenons par exemple que Raoul Peck a souhaité que les feuilles qui jonchent le sol de la chambre de Karl et de Jenny portent les textes de Marx. « J’ai appris la mise en scène avec Krzysztof Kieslowski. Tout compte dans la mise en scène pour mettre les acteurs dans le bain. Par exemple, comment habiller Jenny lorsqu’elle sort du lit après avoir fait l’amour tout en la mettant la plus à l’aise possible ? Il faut penser à cela. Et je tourne beaucoup en plan séquence afin que les acteurs dosent eux-même leur jeu. »

Face aux blockbusters qui s’enchaînent et s’empilent dans les salles noires, Raoul Peck nous explique comment il a commencé sa carrière et sur quels soutiens il a pu compter pour faire son cinéma et exposer son travail de réalisateur. « Quand je regarde ma carrière, à différentes époques, j’ai bénéficie de l’appui de complices. Dans toutes institutions, il y a toujours des gens qui se battent. et ces gens là qu’il faut savoir identifier qui deviendront vos alliés. Cela m’a permis de bénéficier d’apuis pour créer le début de mon oeuvre. Mais j’ai vite compris qu’il ne fallait pas que je reste otage de ce système

Ainsi, après avoir compris les rouages institutionnels, Raoul Peck a pris autant de distance que de hauteur au fur et à mesure de l’avancée de sa carrière. « J’ai toujours essayé d’établir un rapport sain avec la France. Je fus reconnaissant des institutions et de la liberté qu’on a mais de me méfier de toute tentative paternaliste sur mes films. Il m’est arrivé de quitter la France car j’ai senti qu’il y avait des limites à ce que je pouvais faire et parfois politiquement».

Raoul Peck se livre à une anecdote aussi croustillante que dérangeante sur les dessous politiques de l’un de ces anciens prohjets de film. « J’ai notamment travaillé sur un projet concernant l’IranGate. Je l’ai soumis à un producteur qui aurait pu le financer mais il a préféré décliner car le distributeur était trop lié à Jacques Chirac. Le film n’irait donc nulle part. C’était pour un moi un projet important mais je me suis affronté à un mur. Je suis donc parti au USA. Car le capital veille même si vous êtes son alibi de liberté de pensée. Si je m’étais lancé dans la réalisation de comédies romantiques, j’aurais beaucoup d’argent, de moyens et de célébrités. Aujourd’hui les chaines publiques sont plus réticentes à publier des projets sérieux ». Les propos du réalisateur laissent en suspens beaucoup de question sur la liberté artistique et plus largement sur la liberté d’expression dans nos sociétés.

Concernant le financement du film, Raoul Peck a connu les pires difficultés à boucler son budget auprès des institutions européennes.
« Le projet Marx a été financé rapidement. La partie budgétaire française et belge a été acquis rapidement mais du côté européen, nous avons rencontré des difficultés. Une fois le projet, certains pays de l’Est ont refusé car ils ont argué qu’on ne pouvait pas parler de Karl Marx sans parler de Staline. Ce fut une censure politique. C’est comme si l’Europe empêchait quelque part que l’on travaille sur son propre passé. Ce film ne fait pas de propagande. Nous sommes allés au plus proche de l’histoire. Nous avons beaucoup lu avec Pascal Bonitzer. On ne souhaitait pas faire une thèse mais nous voulions raconter une histoire de cinéma. Je fais du cinéma pour des raisons politiques mais il faut que cela soit exclusivement du cinéma. C’étais le cas également dans I Am not your Negro. J’aurais eu beaucoup de mal à entrer dans le monde du cinéma qui est très artificiel sans avoir un objectif personnel ».

Il apparaît que Raoul Peck défend son film, arcbouté sur ses convictions et son engagement politique. Le Jeune Karl Marx est, selon lui, un outil pour l’émancipation des individus à comprendre le monde qui les entoure, à réagir et à se révolter. Il sait que le chemin sera long et sinueux mais le film de Raoul Peck offre une autre voie que le cinéma mainstream déversé dans nos écrans et nous apporte un éclairage fabuleux sur la jeunesse qui s’engage, réfléchit et se révolte, incarné dans le personnage de Karl Marx. Assurément un très bon film engagé et qui nous engage à réfléchir.

Le Jeune Karl Marx
de Raoul Peck
Avec August Dielh, Stefan Konarske, Vicky Kripes, Olivier Gourment

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