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Matignon : une sphère gouvernementale beaucoup trop cloisonnée ?

Par Nicolas Vidal – En ces temps politiques, rien de tel qu’une immersion dans les couloirs secrets de Matignon. Suivons Matthieu Angotti, ancien conseiller de Jean-Marc Ayrault qui nous en dit plus sur les arcanes du pouvoir en bande dessinée, réalisée avec l’illustrateur Robin Recht.

propos recueillis par

Matthieu Angotti – scénariste

Comment s’est faite votre entrée à Matignon auprès de Jean-marc Ayrault ?
Presque par hasard. A l’été 2012, alors que je travaillais dans une fédération d’associations de solidarité, j’ai remplacé mon chef à la dernière minute dans une réunion organisée à Matignon par le conseiller social du Premier ministre. Il nous a annoncé que Jean-Marc Ayrault comptait bâtir un plan de lutte contre la pauvreté en associant la société civile et a précisé qu’il cherchait à recruter un conseiller du monde associatif pour l’épauler dans cette mission. Deux heures après, je lui envoyais mon CV.

Qu’est-ce qui vous a incité à prendre des notes et à écrire votre expérience ?
C’est Robin Recht, le dessinateur, qui m’en a donné l’idée, dès le jour de mon entrée à Matignon. J’y ai pris goût très vite. Au-delà du projet de BD, ce journal de bord me permettait de prendre du recul sur les journées que je vivais, de souffler, d’assimiler la nouveauté de cet univers et les multiples rebondissements sur les dossiers que je tentais de faire avancer. Je crois que ça m’aidait aussi à ne pas perdre pied dans ce microcosme grisant que constituait le cabinet du Premier ministre. Dans lequel j’ai plongé malgré tout d’ailleurs…

Pensiez-vous à cette époque que vos notes pourraient donner un récit ?
C’était un vrai pari ! On imaginait bien qu’il y avait un potentiel, mais c’était intangible, imprévisible. Combien de temps allais-je rester ? Allais-je vivre quelque chose de fort ou rester dans un coin oublié du ministère ? Aurait-on une véritable histoire à raconter, et pas juste une succession de petites anecdotes ? Rien n’était écrit.

Comment a germé cette idée de BD sur l’expérience d’un conseiller ministériel ?
Robin Recht avait en tête la référence « Quai d’Orsay », c’est évident. Mais il avait aussi une grande curiosité personnelle à l’égard du monde politique, de ses coulisses. D’ailleurs, pendant les 18 mois de ma présence dans le cabinet, il n’a cessé de m’appeler, de me demander des nouvelles, des récits, des analyses aussi. De mon côté, la perspective de transformer cette expérience singulière en ouvrage m’a tout suite beaucoup plu. J’avais le sentiment qu’avec mon regard de néophyte, je pouvais aider les citoyens (comme moi) à découvrir l’envers du décors.

Comment avez-vous articulé votre collaboration avec Robin Recht ? Comment avez-vous travaillé sur vos notes pour bâtir ce scénario ?
A la sortie du cabinet, au printemps 2014, j’ai d’abord eu besoin d’une période de break, d’une bonne année, sans retoucher aux notes que j’avais prises. Presque un deuil ! Ensuite, j’ai pris encore un an pour relire, mettre au propre et élaguer mon journal de bord, en gardant une histoire centrale, autour de la tentative de réforme de la politique d’intégration. On a alors présenté le projet, sous forme de synopsis, à plusieurs éditeurs et David Chauvel, chez Delcourt, nous a accueillis avec enthousiasme. Il me restait à finaliser le scénario, avant que Robin ne prenne la main pour tout dessiner. Six mois de boulot à plein temps pour lui !

On imagine que Désintégration fait référence à la réforme manquée sur l’intégration. Vous portez un regard sans concession sur l’appareil des Cabinets Ministériels. Pensez-vous que cela soit un frein à la démocratie ?
L’existence d’un appareil d’Etat me paraît indispensable à la démocratie, à partir du moment où les citoyens élisent des représentants et leur demandent de gouverner. En revanche, aucune règle politique ne justifie l’entre soi que j’ai observé au sommet de l’Etat. Il faut sortir de l’endogamie des énarques, brasser des profils variés pour remplir les cabinets ministériels, et créer du mouvement. Faire en sorte que les conseillers sortent, soient au contact du monde. Et que le monde frappe à leur porte, que les citoyens soient constamment conviés à participer à l’élaboration des politiques publiques.

BANDEAU ANGOTTI

La lutte entre les cabinets est présentée comme un jeu d’influences et de guerres d’égo féroces. Du fait de votre expérience, pensez-vous que ces rapports pourraient être fluidifiés pour mettre en place de façon efficiente des réformes importantes ?
Cela pose en réalité la question de la cohérence des visions au sein d’un gouvernement. On peut comprendre que des sensibilités différentes s’y côtoient, mais si l’on ne travaille pas globalement dans la même direction, c’est perdu d’avance. C’est toute l’histoire du quinquennat Hollande. Une ligne politique vague, des abandons de promesses de campagne (comme le droit de vote des étrangers), des personnalités qui poursuivent leurs propres petits buts secrets, des clivages idéologiques béants (sur la gestion des bidonvilles par exemple) et au final une impression de dispersion, voire d’impuissance. Les guerres d’égo existent toujours au sein de ce type d’organisation, le tout est de les canaliser par un projet qui les transcende… c’est ce qui a manqué.

Vous mettez en exergue la déconnection de la sphère gouvernementale avec la réalité du terrain. À quoi attribuez-Vous cela ?
J’y vois deux raisons principales. D’abord, les modalités de sélection pour parvenir à décrocher une place dans les hautes sphères. Hormis quelques militants fortement impliqués dans les campagnes électorales, l’écrasante majorité des personnes qui peuplent le gouvernement sont issus de la haute fonction publique, qui elle-même les a sélectionnés via des concours stéréotypés. Résultat : nous sommes dirigés en bonne partie par une armée de profils semblables. Ensuite, la sphère gouvernementale est beaucoup trop cloisonnée. Même physiquement ! Les ministères sont confinés dans les beaux quartiers de la capitale, il faut montrer patte blanche ne serait-ce que pour les approcher. L’un dans l’autre, les gouvernants restent entre eux et bien cachés.

En quoi le citoyen est-il lésé par ces luttes politiques incessantes ?
Quand les détenteurs du pouvoir abandonnent la boussole de l’intérêt général pour poursuivre des objectifs personnels, qu’ils s’agisse de l’emporter sur un collègue, de poursuivre ailleurs une carrière ou de favoriser des intérêts privés, il est évident que les citoyens en pâtissent. Si les dirigeants n’ont ni un projet solide qui les réunit, ni un contrôle démocratique constant, il leur est difficile de ne pas glisser vers les travers du pouvoir « personnalisé ».

Chez nos confrères de France Culture, vous déclariez «qu’on a besoin de faire appel au citoyen» ? Comment cela pourrait-il possible dans une perspective de démocratie participative?
A mes yeux, c’est le grand enjeu démocratique du moment. Systématiser la participation des citoyens à la conception des politiques publiques est d’abord une source de considération pour eux. Une considération qui nous manque cruellement et nourrit la défiance à l’égard des élites auto-proclamées. C’est ensuite le meilleur moyen de fabriquer de bonnes politiques publiques, en profitant de la créativité et des analyses croisées des citoyens. Sans se substituer aux élus, aux syndicats ou aux associations, mais à leurs côtés. Concrètement, les dispositifs de démocratie participative ne sont pas évidents à monter, mais on a maintenant des expériences innombrables, en France et ailleurs, dont on peut s’inspirer, comme les budgets participatifs, les conférences de consensus, etc… Pour les projets sur lesquels j’ai bossé à Matignon, contre la pauvreté et pour l’intégration, on a réussi à associer des citoyens à chaque étape du travail. C’est mon meilleur souvenir.

Pour finir, on est frappé par « cette instabilité des décisions à Matignon» font vous parlez. Est-ce que les cabinets ministériels travaillent-ils pour l’intérêt de la France ?
Dans le fond, tout dépend de la personnalité du ministre. Un ministre impliqué, si possible visionnaire, au moins travailleur et courageux, embarquera avec constance son cabinet et son administration derrière lui, dans le sens de l’intérêt général (ou au moins de la définition qu’il en donne). A l’inverse, j’ai vu de mes yeux des ministres aux abonnés absents, plus préoccupés par leur image médiatique ou la conquête d’un mandat local, qui négligeaient purement et simplement leur mission. Ceux-là traînent à leur suite des cabinets désorientés et inefficaces, et des administrations en roue libre. Je me demande s’il ne faudrait pas leur imposer des entretiens d’embauche et des évaluations annuelles !

Robin Recht – illustrateur et coloriste

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre amour de la BD ? À quand remonte-t-il?
Je n’ai pas souvenir d’un moment fondateur en rapport avec mon amour de la bd. Il me semble, en fait, que j’ai toujours baigné dans ce média. Mes parents en lisait peu mais il y avait les grands classiques franco-belges a la maison: Tintin, Asterix, Lucky Luke…
A cela s’est vite rajouté mes propres albums: Yakari, Leonard, le Scrameustache, Tom tom et Nana.
Depuis cette enfance, j’ai toujours eu un rapport très intime à ce support. Sa légèreté, la proximité de l’auteur, son audace m’ont attiré pour ne plus me lâcher. C’est tout naturellement que, plus tard, j’ai cherché a en faire un métier. Ca me semblait évident, sans question ni angoisse d’y réussir ou d’avoir ou non du talent. Je souhaitais simplement avoir le droit, moi aussi, de raconter des histoires en album dessinés. Je pensais sincèrement être «fait» pour cela.

Comment est née l’idée de Désintégration avec Matthieu Angotti ?
Je connais Matthieu depuis de nombreuses années. Et depuis un bon moment, l’envie de faire des albums explorant d’autres univers ou styles me titillait. Il se trouve que Matthieu m’a appris en 2012 qu’il allait travailler dans le gouvernement de Jean Marc Ayrault. Ma curiosité m’a poussé a lui demander de prendre des notes quotidiennes sur cette expérience.
Très franchement, je ne pensais pas qu’un album serait possible à ce moment-là. C’est vraiment la curiosité qui motivait ma demande. A quoi ressemblait la vie d’un conseiller? Cette vie allait-elle changer la sienne? Comme pour beaucoup de monde, je sentais une forme de fascination pour ces métiers proche du pouvoir.
Ce n’est qu’au terme de son passage a Matignon que nous nous sommes penchés sérieusement sur cet énorme amas de notes pour voir si il y avait un album intéressant à faire. Il se trouve que deux histoires ont émergés: Le plan pauvreté et celui sur l’intégration. J’ai vu aussi l’occasion de faire quelque chose que je crois nouveau dans la bande dessinée politique: le témoignage à la première personne.

Comment avez-vous travaillé ensemble pour que le dessin témoigne de l’univers particulier du Ministère ?
Matthieu m’a emmené plusieurs fois a Matignon, j’ai pu visité ses bureaux mais aussi les endroits plus iconiques: La salle du conseil, le bureau du premier ministre. Le reste, c’est beaucoup de documentations et d’extrapolation. Comme souvent en bd, l’important n’est pas l’exactitude mais «ce qui fait vrai». Les détails qui sonnent authentiques.

Quelle technique graphique avez-vous utilisé pour cette BD ?
J’ai vite senti que le dessin devait être en retrait par rapport à la narration. Désintégration, c’est une histoire assez complexe. Les enjeux sont abstraits, c’est du débat d’idée, de la politique. Il fallait selon moi un dessin très accessible, non démonstratif et mettre par contre un soin particulier à la narration pour faire vivre les différentes émotions des personnages.
J’ai donc choisi un dessin en ligne clair, réaliste dans les décors et les aptitudes pour qu’on «croit» a cette histoire mais avec des visages très stylisés pour rendre les émotions et les expressions les plus directes possible. C’est l’école Tintin en somme. Le code simple en deux couleurs découle de la même réflexion.
Comment avez-vous travaillé avec Matthieu Angotti pour bâtir votre découpage de planches ?
Dans un premier temps, Matthieu a repris l’ensemble de ses notes pour en faire un texte a peu près lisible. A partir de ce document, nous avons ensemble choisi de raconter l’histoire du dossier intégration. Une fois cette décision prise, j’ai pioché dans son texte les différentes scènes qui permettaient de raconter cette histoire. C’est le moment où nous avons ensemble travailler la dramaturgie de l’album. Une fois cette étape passée, c’est Matthieu qui s’est attelé a l’écriture des dialogues scène par scène. Au fur et a mesure, je faisais un story board pour mettre en image ces dialogues. Le travail d’ajustement texte image a été incessant jusqu’a la toute fin. C’est comme une sculpture, il faut ajuster en permanence a un nouveau résultat. Jusqu’à la version finale, on peut dire que les lecteurs ont échappé a bien des versions insatisfaisantes.

Désintégration
Scénariste : ANGOTTI Matthieu
Coloriste : RECHT Robin
Illustrateur : RECHT Robin
Série : DESINTEGRATION
Collection : HORS COLLECTION
Editions Delcourt

( crédit photo Vollmer Lo )

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