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Begin The Beguine : John Cassavetes ou l’humanité alambiquée

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Par Romain Rougé -Cette saison, John Cassavetes s’est invité au CDN de Montpellier. Sa célèbre pièce Begin The Beguine, écrite pour Ben Gazzara et Peter Falk, ses acteurs fétiches, a été portée sur scène par Jan Lauwers. Une version théâtrale signée humain trop humain, singulière, noire et anticonformiste.

Une maison au bout d’une route côtière, la mer pour seul horizon. Deux hommes d’âge mur s’y enferment. Pour consolider leur amitié, pour assouvir leurs fantasmes et autres désirs de femmes. Egalement, pour vivre comme bon leur semble, sans se soucier du lendemain. Dans leur sanctuaire aux allures de Purgatoire se croisent des prostitués dans les corps desquelles ils vont s’abandonner, jusqu’à bannir les frontières entre tendresse et violence, jusqu’à s’évader de la geôle qu’est leur esprit torturé.

Les deux hommes ne s’embarrassent pas de savoir quel chemin ils doivent prendre. Gito Spaiano et Morris Wine ont d’ailleurs des noms éminemment évocateurs : « spaiare », signifie « disparaître » en italien et « wine » se traduit par « vin » en anglais. Ils s’enivrent de sexe et boivent leur vie jusqu’à la lie, loin de la coupe sociétale et des codes de la modération. La mise en scène est aussi impudique que ses acteurs : la nudité et l’hystérie du sexe incarnent l’âme libertine de ces antihéros, nimbent les planches d’érotisme et matérialisent le vague à l’âme des deux compères.

Entre deux séances de sexe, malgré leur volonté de se laisser aller sans se poser de questions, Gino et Morris se retrouvent face à eux-mêmes, s’attachent à des filles parfois. Ils tentent de définir un couple dit traditionnel, d’analyser leur rapport différent aux femmes, de repousser, aussi, les limites de leur amitié. Car ce lien qui les unit est fort, même quand les doutes se font plus présents. Ils ont beau être autocentrés, John Cassavetes s’est attaché à écrire leur humanité alambiquée, en mettant en lumière leurs choix assumés plutôt que de définir le pourquoi du comment de leurs agissements, de délimiter un Paradis ou un Enfer. Le passé ne sera que rarement évoqué, un simple entrefilet pointant son nez à intervalles irréguliers, comme pour signifier qu’on ne peut pas vraiment s’en défaire, malgré la fuite en avant.

L’originalité de Begin The Beguine version Jan Lauwers tient aussi à sa performance multilingue. Les tirades sont nerveuses, l’aller-retour entre l’espagnol, l’anglais et le français personnifie la violence des émotions, permet là encore de franchir les lisières, cette fois du langage. Gino et Morris ne réussiront pas à traduire le mystère de la vie, universel. Mais ils font de ce fascinant Begin The Beguine une œuvre intemporelle.

Begin The Beguine
Texte : John Cassavetes
Mise en scène : Jan Lauwers
Avec : Gonzalo Cunill, Romy Louise Lauwers, Juan Navarro, Inge Van Bruystegem
Scénographie : Jan Lauwers
Production : Humain trop humain – CDN Montpellier, en collaboration avec Needcompany

(Crédit Photo : Marc Ginot)

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