mercenaire de Sacha Wolff

Sacha Wolff : Mercenaire, une part méconnue de l’identité française

Par Jonathan Rodriguez – Pur produit tout droit sorti de la Femis, Sacha Wolff, 35 ans, a d’abord fait ses gammes du côté du documentaire avant de se lancer dans le grand défi de la fiction. Mercenaire, son premier film est pétri de qualités. Un mélange de genre et une volonté de mettre en lumière des sujets méconnus du grand public : son identité à travers les DOM-TOM et le rugby amateur.

propos recueillis par

Pour l’occasion, le BSC NEWS a rencontré son réalisateur, Sacha Wolff pour parler du film et en aborder toutes les thématiques.

Avec Mercenaire, vous passez du documentaire à la fiction. Qu’est-ce qui change dans la mise en scène ? Il faut une motivation supplémentaire…
J’ai toujours eu envie de faire les deux. On sépare souvent le documentaire et la fiction alors que c’est la même pratique. C’est du cinéma. Je travaille la fiction d’une façon particulière, souvent avec des comédiens qui n’en sont pas et qui sont proches dans la vie de leurs propres rôles. Sur l’écriture des films également, je garde des principes du documentaire pour la fiction. Ce qui change, ce sont les dispositifs. Faire de la fiction, c’est beaucoup plus lourd en terme de logistiques, d’équipe et d’organisation. C’est plus cher aussi. Avec le documentaire, ce que je trouve d’agréable, c’est qu’on peut le faire quasiment seul. Il y a quelque chose de brut. La grande différence, c’est qu’on passe notre temps à refaire.

Quelle était votre motivation de départ lorsque vous avez écrit le scénario ? Votre film parle des Wallisiens, du rugby, du déracinement…
Au tout début, j’avais envie de faire un film autour du rugby. J’adore ce sport. Je pensais y trouver le même potentiel physique que dans les films de boxe, comme avec Fat City de John Huston, Raging Bull de Scorsese ou encore Nous avons gagné ce soir de Robert Wise, avec la dimension collective en plus. C’est ce qui m’intéressait. Et un jour, Le Monde a sorti un article sur le quotidien de joueurs étrangers qui étaient recruté dans une équipe de Fédérale III à Lons-Le-Saunier. C’était des joueurs qui venaient des Samoa, d’Afrique du Sud, de Roumanie. Ils étaient recrutés pour faire monter les équipes en divisions supérieures, avec un faible salaire. En faisant ces recherches, j’ai rencontré Laurent Pakihivatau, dit « Paki », qui jouait à Lyon et qui était Wallisien. Sa rencontre a été décisive, je me suis dit pourquoi ne pas explorer cette part d’identité française complètement méconnue, que je connaissais très mal aussi. J’avais l’impression d’avoir un sujet invisible. C’était stimulant.
Il y avait aussi l’idée de filmer les corps que l’on n’a pas l’habitude de voir au cinéma. Il fallait se dire que les principaux personnages de mon film pesaient entre 120 et 140 kilos. J’ai eu très vite l’idée de filmer des avants plutôt que des trois-quarts. Ils faisaient un boulot sur le terrain rarement mis en avant. Au-delà de cette puissance physique j’y voyais une certaine grâce et beauté.

Mettre en lumière ces phénomènes de société, que ce soit sur le sort de ces joueurs d’outre-mer ou sur le rugby amateur, était une motivation supplémentaire ? Surtout pour quelqu’un comme vous qui vient du documentaire…
C’est certain, il y a eu un intérêt passionnant à filmer un rugby méconnu. On parle rarement du rubgy amateur. Il y avait l’envie aussi de parler des Wallisiens parce qu’il n’y avait aucun film à leur sujet. Mercenaire est le premier film tourné en langue Wallisienne et le troisième film tourné en Nouvelle-Calédonie. Il y avait un vrai désert cinématographique et un vide motivant. Mais aussi, j’avais cette volonté de filmer la partie métropolitaine du film de manière plus exotique que de la Nouvelle-Calédonie. L’idée était d’adopter le point de vue de ce jeune qui a grandi à Nouméa et qui découvre la métropole, qui, a ses yeux, est exotique. Il y a une mise en lumière de ce qu’on n’a pas l’habitude de voir, avec ce point de vue là.

Comment trouve-on un équilibre avec toutes ces thématiques pour écrire un scénario cohérent et calibré ?
La base est de s’imprégner de cet univers-là, de leur vécu, leur ressenti. Il fallait une immersion longue dans leur monde pour leur rester fidèle. J’ai fait beaucoup d’aller-retour entre la France métropolitaine et la Nouvelle-Calédonie, toujours avec des Wallisiens. Je ne voulais pas faire un cinéma ethnographique, expliquant les coutumes… Beaucoup d’idée d’écritures sont venus forcément de tout ce que j’ai vu. C’était la même problématique avec le rugby. Il fallait passer du temps pour que le portrait que je voulais faire soit respectueux et réaliste. Ensuite, l’idée c’était de s’éloigner de toute cette phase documentaire pour ne pas être uniquement dans la cohérence documentaire. Je voulais raconter une histoire, donc il fallait que ce soit cohérent avec mon récit. Je voulais donner du souffle, un certain lyrisme et que mon personnage soit un héros.

Les investisseurs ont-ils été réceptifs à votre scénario ?
Ce n’était pas évident mais ça n’a pas été non plus trop compliqué. J’ai énormément travaillé sur l’écriture parce que je savais que la seule façon de convaincre les gens, c’était de leur prouver qu’il y avait un univers intéressant à découvrir. Il fallait créer chez eux, une sorte de curiosité et d’excitation vis-à-vis de ce sujet qu’on n’a pas l’habitude de voir au cinéma. Ensuite, les investisseurs ont été extrêmement curieux de voir ce monde-là représenté à l’écran.

La violence est très présente dans votre œuvre, dans la relation avec son père, avec la réalité de métropole, dans le monde du rugby, dans les relations entre personnages également…
La violence du film vient de la violence du déracinement du personnage. Pour un gamin qui a grandi en Nouvelle-Calédonie, qui passe son temps à apprendre Louis 14, Napoléon et toute l’histoire française et toute sa géographie, lorsqu’il déboule en métropole et qu’il se rend compte que personne ne sait qui il est ni d’où il vient, il y a un choc. Il y a une violence très forte aussi dans la marchandisation des corps dans le sport due à l’évolution de la société capitaliste. Mais il y a aussi beaucoup de douceur et de grâce dans le film. On a souvent l’image des rugbymans comme des bourrins avec un pois-chiche dans le tête, alors que pas du tout. J’ai rencontré des gens très sensibles, presque à fleur de peau. Très proche des artistes finalement. Ce sont des gens qui jouent leur corps pour un jeu devant des spectateurs.

Vous abordez le rugby dans son ensemble, il y a la solidarité, la camaraderie mais aussi les magouilles, le dopage, les difficultés financières des petits clubs… C’était une volonté de rendre compte d’un sport dans sa globalité ?
L’idée était de montrer ce qui se passe dans la tête d’un mec qui est recruté dans un petit club amateur et de filmer cet univers. Il y a des choses qui relèvent de la crapulerie. Le monde est complexe. La réalité des joueurs amateurs de rugby n’est pas binaire. On a toujours tendance à parler du sport comme un modèle d’intégration et vecteur de bonnes valeurs, ce qui est vrai, mais c’est un monde sélectif. Pour une belle histoire, il y a en quarante autres qui le sont beaucoup moins. J’avais envie de ne pas être du côté des gagnants. La défaite existe et fait partie de la vie de tous les hommes.

Lorsque vous filmez ces scènes de rubgy, quel était l’objectif de mise en scène ?
Il y avait toujours cette volonté de rester concentrer sur mon personnage. Les enjeux sportifs ne m’intéressaient pas. Je voulais montrer ses enjeux à lui. Le rugby a une représentation télévisuelle, qui donne une idée du sport. Je voulais casser ça en me demandant ce que peut le cinéma que la télévision ne peut pas. J’avais cette volonté d’être au plus près des corps et de ne pas suivre le ballon. Un joueur de rugby n’a pas le ballon 99% du temps, mais il joue quand même. Je voulais filmer ces moments de jeu rarement mis en avant. De faire exister les chocs, tout l’univers sonore et visuel pour que l’on soit dans l’immersion.

Comment dirige-t-on ces corps, ces acteurs non-professionnels ?
Dans mes premières fictions, j’aimais déjà travailler avec des gens qui n’étaient pas comédiens. Quelqu’un peut être excellent sans avoir une grande carrière derrière lui. Je préfère les gens vierges cinématographiquement. La sensibilité importe sur le reste. Et cette conscience de travailler avec son corps et son âme. Il y a une mise en danger commune, quelque chose d’organique sur le projet. On sait qu’on vit une aventure unique. Dans le travail avec les rugbymans, ce sont des gens qui avaient l’habitude de refaire et donc de se conformer à des contraintes, de la discipline. Il fallait trouver l’équilibre entre la discipline, la répétition, la sensibilité et le côté instinctif.
En tant que cinéaste on recherche toujours la justesse. Il faut croire à l’histoire de Soane. La base c’était leur sensibilité. Il fallait que j’arrive à les faire rentrer dans mon écriture. Ils sont allés au-delà de ce que je pouvais écrire. Ils me proposaient des façons de jouer plus riches que ce que j’avais écrit à la base. La plupart du temps on se rapprochait du vécu pour les acteurs de mon film. Ils ont complété la richesse humaine du projet.

Quelles étaient vos références cinématographiques ?
J’avais beaucoup aimé Le prix d’un homme de Lindsay Anderson, film anglais des années 60 sur l’univers du rugby à XIII où il y a de très belles séquences de matches. Il y avait également l’idée d’adopter un film de genre, proche des films de samouraïs, donc Kurosawa mais aussi les westerns de Leone. Il y avait des références qu’on a essayé de digérer. Ce n’est pas des choses que j’ai verbalisé. Ça fait 15 ans que j’ai la chance de travailler avec la même équipe, c’est des gens avec qui je me suis construit cinématographiquement et avec qui on partage des gouts et valeurs communes. C’est ce qui fait que Mercenaire est comme il est.

Le Haka a une présence forte dans votre film. On pense forcément à cette scène dans le vestiaire ou le jeune Soane, en transe, effectue cette célèbre danse…
C’est une scène où Soane bascule, où il décide de devenir un insoumis, d’entrer en résistance. C’était volontaire de ma part de le faire de cette manière. L’idée était de ritualiser ce passage à l’acte par le Haka, lui redonner son sens guerrier, primaire. Ça n’a pas été facile à tourner parce que Toki, une fois qu’il effectue le Haka, il lâche tellement d’énergie qu’il n’a plus de voix. Par conséquent, on avait que peu de prises, deux en réalité. Il fallait le mettre lui, et les autres dans un dispositif précis. Ce qu’il a fait durant cette séquence a complètement dépassé ce que j’attendais. C’était un moment incroyable.

Mercenaire
de Sacha Wolff
avec Toki Pilioko, Iliana Zabeth, Mikaele Tuugahala, Laurent Pakihivatau
1h44 / Ad Vitam

Crédit photos Hassen Brahiti

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