Polina : un bel exercice de style signé Angelin Preljocaj

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De Florence Yérémian – Polina est une danseuse de ballet vivant dans la banlieue moscovite. Alors qu’elle s’apprête à intégrer le Bolshoi, elle assiste à un spectacle de danse contemporaine qui la convainc de partir en France chercher sa propre voie. Rejoignant une compagnie à Aix-en-Provence, elle se détache peu à peu du carcan classique dans lequel elle a été forgée depuis son enfance.

Affrontant quotidiennement la solitude et les désillusions, la jeune Polina va ainsi glisser à petits pas vers une émancipation artistique qui la rendra maitresse de sa propre vie.

Adapté de la bande dessinée de Bastien Vivès (Chronique de la BD ici : Polina, danser sa vie), ce long métrage a été réalisé par le chorégraphe Angelin Preljocaj et sa compagne Valérie Müller. Inspirés par le parcours de cette danseuse qui préfère sa liberté à son étoile, ils ont amoureusement recomposé son portrait à l’écran.
La Polina de Preljocaj apparait au premier abord comme un parfait élément de l’ex-Union Soviétique: née d’une mère sibérienne et d’un père géorgien, elle appartient à un milieu modeste où les parents sont prêts à tous les sacrifices pour la réussite de leur enfant. Soumise à la triple autorité d’un régime, d’une discipline sportive et d’un professeur ultra exigeant, la jeune Polina grandit avec un corps et un esprit formatés qui ne correspondent pas à ses ambitions personnelles. Se laissant progressivement porter par ses sens, elle va laisser filer son étoile, rejeter sa chrysalide et tenter de voler de ses propres ailes.

Le scénario de Polina n’a rien de très original mais il offre aux spectateurs une analyse inhabituelle du milieu de la danse. Loin des clichés de la ballerine anorexique qui ne vit que dans ses chaussons, ce film nous fait quitter les lumières de la scène pour confronter la rue et sa sombre réalité. Partagé entre Moscou, la France et la Belgique, il s’attache à souligner l’opposition entre la tradition classique et la modernité. Mettant en parallèle la discipline russe et la désinvolture française, il nous laisse cependant penser qu’une juste fusion des deux permet d’atteindre le résultat idéal. Le personnage de Polina est en effet le fruit d’un mélange socio-culturel parfait : elle possède le caractère bien trempé d’une caucasienne, la fibre poétique propre à l’âme slave et l’ambition révolutionnaire de tout français revendiquant sa liberté.

C’est à Anastasia Shevtsova que revient le rôle de cette héroïne. Danseuse au Théâtre Mariinsky de Saint Petersbourg, cette jeune actrice possède une silhouette à mi-chemin entre les bayadères blondes des ballets russes et les corps très charnels des performeuses contemporaines. La moue boudeuse et l’oeil mélancolique, elle diffuse une grâce mêlée d’autorité mais manque de légèreté lorsque sa protagoniste atteint enfin son accomplissement. Par delà les notes slaves qui ponctue son charmant accent français, Anastasia Shevtsova devrait être plus rebelle dans la seconde partie du film et apprendre à lâcher prise en tant qu’actrice pour convaincre le spectateur de la transformation spirituelle de Polina.
A ses côtés, le charismatique Aleksei Guskov prête son visage fermé au hiératique professeur Bojinski. Le rapport pudique existant entre ce mentor russe et sa jeune élève est très intéressant car l’on voit que le vieil homme reporte sur Polina les ambitions artistiques qu’il n’a jamais pu assouvir durant l’ère Soviétique.
Bien que le film de Preljocaj ne soit pas en soi un éloge à la danse, il présente bien sûr de nombreuses chorégraphies où de distingue l’athlétique Jérémie Bélingard. En parallèle des duos contemporains entre Anastasia Shevtsova et cette étoile de l’Opéra de Paris, l’on apprécie beaucoup la présence de Juliette Binoche qui interprète avec son aisance habituelle le rôle d’une chorégraphe pleinement épanouie. La gestuelle aussi enveloppante que le regard, l’actrice livre à son public une ampleur et une présence qui apaisent autant qu’elles rassurent.
La musique enfin tient un rôle prépondérant. Composée par le collectif 79D, elle est aussi porteuse qu’oppressante et suit parfaitement la quête intérieure de cette danseuse partagée entre ses exigences et ses émotions.
Même si le film manque un peu de poésie et qu’il ne possède pas vraiment de direction d’acteurs, on peut dire que Polina est un bel exercice de style qui incite chacun d’entre nous à s’ouvrir au monde pour le réinterpréter à sa façon. Révérence.

Polina, danser sa vie
Un film de Valérie Müller et Angelin Preljocaj
D’après la bande dessinée de Bastien Vivès (Editions Casterman: http://www.casterman.com/Bande-dessinee/Catalogue/albums/polina)

Avec Anastasia Shevtsova, Juliette Binoche, Aleksei Guskov, Jérémie Béllingard, Niels Schneider, Miglen Mirtchev, Kseniya Kutepovan
1h52
Sortie nationale: le 16 novembre 2016

http://www.preljocaj.org

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