Le personnage désincarné: une réflexion théâtrale sur le libre arbitre

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Par Florence Yérémian – Grégoire est un personnage théâtral refusant de se plier au destin que lui impose son auteur. Lors d’une représentation, le jeune homme prend conscience d’une réalité en dehors de sa scène et engage un questionnement existentiel avec son père spirituel. S’en suit alors un dialogue profond entre créateur et créature autour de la destiné de chacun et du libre arbitre.

Cette pièce signée Arnaud Denis rappelle étrangement « To be Hamlet or not » de Charlotte Rondelez (lire l’article ici): à l’exemple d’Hamlet qui ne supporte plus de mourrir au fil des mises en scène, le pauvre Grégoire résiste au suicide que lui inflige son démiurge et réclame ardemment sa liberté.
Afin de mettre en exergue cette réflexion théâtrale sur les droits et le devenir réel d’un « personnage », Arnaud Denis a opté pour un décor sobre laissant la primauté au texte. En tant qu’acteur, le jeune artiste sait de quoi il parle car il a suffisamment arpenté les planches pour évoquer cet aspect de la création. Interprète de Dorian Gray (lire l’article ici), de Dom Juan (lire l’article ici) ou du Misanthrope, il a été maintes fois dirigé et s’est lui-même prêté aux caprices de plusieurs auteurs. À la fois comédien et metteur en scène, Arnaud Denis a la chance d’appartenir aux deux côtés du miroir et peut ainsi se permettre d’explorer les similitudes et les différences entre une « personne » et un « personnage ». Passant de la réalité à la fiction, sa pièce s’amuse à bousculer les filiations en s’insurgeant contre la fatalité, les évidences et l’asservissement. Est-ce un cri personnel à l’égard du métier d’acteur et de son carcan ? Une fantaisie littéraire dans l’esprit transcendant de la Venus d’Ile ou du Portrait de Dorian Gray? Ou encore un questionnement sur la création artistique et le processus d’écriture? Et si cette oeuvre était tout simplement un reproche amer envers le Grand Créateur qui régente le destin de toutes les âmes terrestres ?
Quelle qu’en soit la réponse, Arnaud Denis s’est vu contraint à son tour de sélectionner quelques « créatures » pour illustrer son propos et il a fort bien choisi : c’est à Audran Cattin qu’il a confié le rôle de Grégoire. Trop respectueux de son cadre scénique le jeune acteur met un certain temps à se détacher de l’emprise de son docile personnage pour finalement devenir aussi libre que lui: passant du stade d’un animal soumis à celui d’un homme révolté, Audran Cattin est tour à tour vulnérable, désorienté, pour enfin atteindre une subtile insolence qu’il maîtrise mieux que tout. À ses côtés, Marcel Philippot incarne la figure de « l’auteur » avec un étonnante sérénité. La voix ample et posée, il déclame autoritairement son précieux texte en lui attribuant une dimension et une puissance classique. Fermé comme une huitre noire, Marcel Philippot joue de prime abord les bourrus intransigeants puis il s’ouvre et laisse progressivement poindre ses fêlures et sa solitude paternelle au point d’en devenir presque attachant.
Malgré une première partie trop longue qui s’étire en dialogues parallèles manquant d’interaction, la fusion s’opère au deuxième acte et elle est très belle. Tandis que les rapports de pouvoir entre créateur et créature s’inversent, les deux comédiens se soustraient enfin à la rigidité de leurs rôles pour devenir deux hommes à part entière réfléchissant à leur destiné. Ce retournement de situation est savoureux car il intensifie la dramaturgie de la pièce et rend son propos universel. En effet, en écoutant attentivement la confrontation de ces deux êtres l’on finit inconsciemment par s’interroger sur notre propre statut de « personne » : et si à l’exemple de ce pauvre Grégoire, nous n’étions nous aussi que des personnages captifs d’un scénario « divin » ? A méditer…

Le personnage désincarné? Une pièce à deux vitesses qui remet en cause les lois de la création.

Le personnage désincarné
Une pièce écrite et mise en scène par Arnaud Denis
Avec Marcel Philippot, Audran Cattin et Grégoire Bourbier

A partir du 27 septembre
Du mardi au vendredi à 21h
Le samedi à 16h

Théâtre de la Huchette
23, rue de la Huchette – Paris 5e
Réservation : 0143263899
www.theatre-huchette.com

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