Les voyages de Daniel Ascher : un roman à plusieurs pistes

par

Par Laurence Biava – Deborah Lévy-Bertherat vit à Paris, où elle enseigne la littérature comparée à l’École Normale Supérieure. Elle a traduit Un héros de notre temps de Lermontov et Nouvelles de Pétersbourg de Gogol.

Les Voyages de Daniel Ascher est son premier roman. Et quel roman ! Gros coup de foudre. Et le portrait de Chaïm Soutine est l’un des tableaux (dont je tairai le nom) est un des fils rouges de ce récit très ample, très déployé. Présentée en toile de fond, l’oeuvre dont il est question permet à l’auteur de divulguer quelques secrets nécessaires à la compréhension de cette histoire à tiroirs..
Alors, qui est le véritable auteur de la Marque noire ? » Est-ce HR Sanders dont le nom figure sur cette série culte de romans d’aventures ? Daniel Ascher, le globe-trotter ? Ou l’énigmatique Mr Roche ?
« Quand Hélène, la petite nièce de Daniel, s’installe à Paris pour étudier l’archéologie, la rumeur court que le vingt-quatrième volume de La Marque noire sera le dernier. En fouillant dans le passé de l’écrivain, la jeune femme exhumera un troublant de secret de famille qui remonte au temps de l’Occupation »

En explorant avec finesse les blessures de la mémoire, ce roman rend hommage aux sortilèges ambigus de la fiction.
Dans ce triangle Odessa, Vavin, Montparnasse, on suit les périgrénations de la petite nièce du dit Daniel Roche. Elle fait des études d’archéologie tandis que son oncle Daniel qui a toujours la bougeotte, toujours en voyage, lui loue un studio. Elle se souvient que Daniel, dans les réunions familiales faisait son extravagant, elle s’en souvenait elle et son frère, Antoine. Enfants. Il les mettait mal à l’aise.. Daniel était arrivé à Saint-Féréol pendant la guerre. A l’époque, on ne l’interrogeait pas sur ses origines. Et cette histoire là, en effet, « n’appartenait pas à la mémoire de la famille », C’est ce que disait le grand-père : «ce n’étaient pas leurs affaires».
On voyage beaucoup dans ce roman dans le roman : effet de mosaïque très perceptible. On voyage déambule pas mal avec notamment Peter Ashley–Mills le héros de tous les livres issues « la Marque noire ». Et Jonas, compagnon de cours d’archéologie d’Hélène qui n’en croit pas ses yeux, suit avec passion toutes les histoires du jeune héros..
Toute la partie sur fa famille américaine – le dernier pan du livre – avec l’histoire des oncles et les tantes, où l’on apprend que Daniel Ascher est un rescapé de la rafle du Vel d’Hiv (16 juillet 1942), est assurément la plus épaisse et la plus nourrie.

Ils ont raconté comment ils s’étaient évadés du foyer de l’UGIF, tu sais, l’Union générale des israélites de France, c’était en 42, fin juillet. Elie avait quinze ans, Daniel, dix, ils s’étaient retrouvés parmi des enfants juifs séparés de leurs familles et placés là, on s’ennuyait dans ce foyer, on mangeait mal et surtout Elie n’aimait pas être enfermé et à la merci d’une descente de police. Il avait raison, a repris Daniel, ces maisons étaient des souricières, ceux qui y sont restés ont été raflés. Les deux garçons avaient profité d’une sortie pour s’enfuir, en se cachant dans un appentis au fond d’une cour jusqu’à ce qu’on cesse de les chercher. Dans leur cachette, ils avaient décousu l’étoile jaune sur leurs vestes avec le canif d’Elie, quelle idée avaient leurs mères de faire des points aussi serrés.

L’incandescence des personnages, nombreux, qui jalonnent le récit, frappe. On est ému devant les soubresauts de ces réminiscences, où l’inquiétude, le désarroi surgissent souvent. Comme la mélancolie qui imprègne certaines histoires vécues.
C’est un livre qui fourmille de trouvailles, un livre à trésors aussi d’où l’on exhume des non-dits, vociférants secrets de famille qui ne demandent qu’à sortir. (puisque « tout des sait »). Et puis, dans ce Little Odessa, dans cette évocation des bains d’Odessa, on renoue également avec le père de Daniel, photographe : dans les clichés, dans les flash-backs brillent les regards de l’enfance.
Hélène l’héroïne remonte le fil de la mémoire en même temps que celui du temps, elle fait le travail pour deux, pour dix. Daniel a changé plusieurs fois de noms, n’est-il pas un fabuleux fabulateur ? Elle finit par ne plus comprendre non plus qui elle est, d’où elle vient, qui sont ses parents. C’est tout un parcours de réflexion difficile qui s’ouvre à elle. De fils en liens, elle ressasse et revient à la source du passé comme on remonte le ruisseau, (le roman commence à la veille des années 2000 et se termine en juillet 2000).

« … Son grand-père, c’était bien Maurice Chambon. Ses ancêtres étaient des Chambon et des Roche, des Auvergnats dont on connaissait les noms, les dates, les lieux de naissance et de mort, dont on avait vu la maison, les tombes au cimetière. Elle ne les remplacerait pas par des ancêtres dont elle ne savait rien, des déracinés, dispersés, on ne sait où dans le monde, une famille de fantômes, une tribu errante, aperçue à travers le brouillard, au-delà d’un fleuve.. Elle n’avait rien à voir avec eux. Sinon, rien n’aurait plus de sens. Qui seraient les grands-parents de son père, et elle, d’où serait-elle ? Non, elle s’appelait Hélène Chambon. Pas Hélène Ascher» .

Les Voyages de Daniel Ascher est de ces romans à clefs, palpitant, passionnant, ryhtmé, offrant au lecteur plusieurs pistes. Belle partition que celui-ci, avec ses innombrables mouvements, et ses couplets structurés.

Les voyages de Daniel Asher
Rivages poche – 186 pages
Livre édité en 2013 et réédité en 2015

Lire aussi dans Roman :

Grégoire Delacourt : l’écrivain qui construit une oeuvre

Delphine de Vigan : la vulnérabilité de l’écrivain

Koffi Kwahulé : un livre dérangeant

Emilie Frèche : la midinette et le textomane

Laurent Binet : petit électrochoc dans le mundillo germanopratin

Laissez votre commentaire

Il vous reste

4 articles à lire

M'abonner à