Delphine de Vigan : la vulnérabilité de l’écrivain

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Par Marc Emile Baronheid / Les aficionados de Delphine de Vigan piaffaient d’impatience depuis 2011. Elle revient avec une histoire dont on se dit d’emblée Se non e vera… Au coeur du débat de plus en plus confus sur le mentir-vrai, l’impudeur dépoitraillée, le tout-à- l’ego, est-il encore admissible d’imaginer que

Je soit une autre ? L’auteure de « Rien ne s’oppose à la nuit » manipule les codes avec la maestria du barman d’Ernest Hemingway.
Delphine, narratrice, est dévastée par le retentissement de son dernier roman et les insupportables corvées du service après-vente, au point de ne plus pouvoir approcher un stylo ou un clavier. Pas question de l’avouer, même à son amant, « un homme qui passait son temps à recevoir et louanger d’autres écrivains ». On peut devenir stérile sans perte de lucidité. L. entre dans sa vie. Subrepticement mais avec une science consommée du camouflage et de la reptation. On subodore d’emblée la dimension toxique de cette L. et la sujétion dans laquelle elle englue sa proie. Delphine de Vigan a choisi Stephen King pour figure tutélaire de son roman. Ce n’est pas anodin et dépasse la simple atmosphère. C’est prétexte à apprécier la manière dont elle y puise une forme d’inspiration en creux, pour mieux lui imposer une distorsion prometteuse, tempérée par la cécité intellectuelle et affective de la narratrice face au pouvoir méphitique de L. Le livre vaut aussi par la mise en abyme de la vulnérabilité de l’entrepreneur littéraire, à travers cette métaphore de la création de la dépendance – chrysalide de laquelle émergera l’abus de faiblesse – débouchant sur la possible mise à mort de l’écrivain, pour peu qu’il imagine avoir des comptes à rendre. Ces pages ont une résonance concentrique, comme si, rebobinant une scène de ricochets, on voyait à l’écran les cercles d’un étang se refermer jusqu’à expulser la pierre qui avait ébouriffé l’eau.
L’écrivain phagocyté par son récit, la diagonale du travestissement, la tentation d’interroger ses mobiles. Et si le roman refusait d’être un laissé-pour-compte de la vie ?

« D’après une histoire vraie »
de Delphine de Vigan
Editions Lattès
20 euros

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