Philippe Jaccottet : entre poésie et jazz, un ouvreur de pistes

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Par Marc Emile Baronheid – bscnews.fr / Poésie et jazz, deux composantes merveilleuses de la musique des sphères, pour qui se donne la peine de franchir le Pont aux ânes.
Qu’il soit redit, une fois encore mais hélas pas une fois pour toutes, la source du malentendu entre la poésie et le public de la baronne Nothomb. Un détournement du Wozu dichter in dürftiger zeit ? de Theodor Adorno plaiderait pour les noces du poème et de l’édification de masse.

Erreur ! Union contre nature ! Le poète est celui qui éprouve le plus d’estime pour son lecteur, au nom de quoi il est déterminé à ne céder ni aux vers de mirliton, ni aux illusions des queues aux salons du livre. Le souci de répercuter la résonance du temps littéraire qui défile, sa quête du mot indiscutable (et pas simplement « juste ») le lestent de responsabilités autrement pesantes.
Lorsque la volonté de retrait ne souffre nul relâchement, il devient difficile de faire la part des choses, de tisonner le for intérieur de l’écrivain. Doute ou tutoiement des muses, humilité ou superbe, attente ou impatience, hantise ou posture ? L’œuvre devient le dernier recours, le révélateur par défaut.
Philippe Jaccottet remet sur le métier deux ensembles de textes absents du volume paru en Pléiade. Tant mieux. Ces travaux méritaient de paraître séparément, dans une collection de consécration. « L’entretien des muses », paru initialement en 1968, rassemble des chroniques de poésie. Emprunté à une pièce de clavecin de Rameau, le titre offre plus d’une interprétation, ne serait-ce que par le prisme du terme entretien. Jaccottet y est moins arbitre que défricheur, ouvreur de pistes, crieur public à voix feutrée mais dont l’écho ne se couche jamais. C’est un arpentage franco-suisse (pour mémoire, l’hôte de Grignan est né à Meudon) d’ouvertures parues entre 1955 et 1966, complété par des études et notes inédites. Ponge et Crisinel, Armen Lubin et Gustave Roud, Chappaz, Dadelsen et autres laquais du verbe, comme aimait à s’autoproclamer le regretté Alain Bosquet. Aussi Guillevic, Bonnefoy, du Bouchet, voisins de Jaccottet dans un précieux et nouvel ensemble de douze poètes qui sont autant de tempéraments affirmés, phares du siècle dernier (*).
« Une transaction secrète » (titre en hommage à Virginia Woolf, paru une première fois en 1987) se compose de lectures de poésie. On débarque sur un autre rivage de la circumnavigation de Jaccottet, grand traducteur de poètes estimables. Même s’il tient à avertir qu’ « aucun de ces textes n’a été écrit pour les spécialistes de la littérature » (les cuistres et les pédants), Jaccottet scrute, investigue, progresse à vue vers un espace « où il n’y aurait plus de mur entre le cœur et le monde ». Plutôt qu’une litanie des noms et autres mille choses à dire, un défi : entrez dans une librairie, prenez le livre, ouvrez-le n’importe où (par exemple et au hasard à Pierre-Louis Matthey) ; vous serez incapable de le remettre en rayon…

Connaissez-vous Philippe Soirat ? Pour son premier album en meneur (il a participé à une cinquantaine d’enregistrement), cette fine fleur des baguettes et des clubs de jazz revisite quelques-uns des classiques du jazz moderne – entendez par là des oeuvres de Herb Hancock, Monk, Henderson, Shorter, Gillespie e.a. – avec trois comparses en précision, souplesse, nuance. Il y va aussi d’une compo courte mais révélatrice d’une subtilité qui le préserve des numéros de singe savant. C’est en cela qu’il sait aller l’amble avec Jaccottet et les autres poètes de sa galaxie, en une réplique superbement nuancée, manière d’aiguillon paisible, mesuré. Si vous n’avez pas encore tenté l’expérience d’ une double lecture, il n’est plus temps de tergiverser.

« L’entretien des muses », Philippe Jaccottet, Poésie/Gallimard, 7,90 euros
« Une transaction secrète », Philippe Jaccottet, Poésie/Gallimard, 7,90 euros
(*) in « Petite Bibliothèque de poésie contemporaine », Poésie/Gallimard, 30 euros. Sous emboîtage, des plaquettes de Guillevic, André Frénaud, René Daumal, Armand Robin, Edmond Jabès, Ghérasim Luca, Aimé Césaire, Yves Bonnefoy, Henri Pichette, André du Bouchet, Lorand Gaspar, Philippe Jaccottet. Eblouissant !
« You know I care », Philippe Soirat Quartet (avec David Prez – sax tenor, Vincent Bourgeyx – piano, Yoni Zelnik – contrebasse), label Paris Jazz Underground. En concert le 18 septembre au Sunside, Paris (www.sunset-sunside.com)

(Crédit J.Sassier – Editions Gallimard)

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