Day Dreams - Nicoletta Cecolli

Nicoletta Ceccoli : une dessinatrice de Saint-Marin aussi mystérieuse que brillante

Par Julie Cadilhac – Nicoletta Ceccoli est née et vit toujours dans la République de Saint-Marin, au nord-est de l’Italie. Elle a étudié l’animation à l’Ecole des Arts d’Urbino en Italie. Illustratrice de livres pour la jeunesse, cette jeune femme a publié deux artbooks aux Editions Soleil dont le deuxième vient tout fraîchement d’éclore. Début février, arrivera également sur les écrans l’un des fruits d’une longue collaboration avec Mathias Malzieu: en effet, après avoir illustré les couvertures de ses romans, elle est le character designer du nouveau film de Dionysos: La mécanique du cœur.

propos recueillis par

L’univers de Nicoletta Ceccoli, métaphorique et nimbé de références enfantines, séduit par ses contradictions intrinsèques: les fillettes graciles à la peau translucide qu’elle met en scène, princesses aux boucles sages savamment ordonnées, incarnent une innocence qui se bat contre un monde déjà plein de malice. Dans Daydreams, Nicoletta Ceccoli détourne les rêves, la gourmandise, les jouets ou encore le personnage d’Alice de Lewis Carroll et nous montre l’envers du décor des histoires de petites filles. Si les mises en scène réveillent notre imagination et nous invitent dans un monde merveilleux attirant, chaque dessin est l’amorce d’un péril: la mort rôde souvent, se parant d’étonnantes couleurs pastels, les légumes saignent sous le couteau criminel, les jupes « s’envaguent » et abritent des dragons…bref, un livre superbe qui vous donnera l’occasion de passer des heures d’analyse subjective pour trouver du sens à ces toiles étonnantes. On avait aimé Beautiful Nightmares, on adhère tout autant à cette nouvelle aventure picturale: rencontre avec une dessinatrice aussi mystérieuse que brillante!

Les quatre parties de ce nouvel Artbook sont-elles nées après observation de vos dernières productions ou vos dessins ont-ils été conçus pour entrer dans une de ces quatre parties ?
Le livre a été créé autour d’images qui existaient déjà, mais j’ai conçu ces derniers mois d’autres images qui pouvaient enrichir les thèmes du livre, en particulier celui sur les desserts.

Toy Stories et ses jouets , d’abord, aussi séduisants que dangereux : vous êtes- vous inspirée d’objets de votre enfance pour créer vos images ou , au contraire, justement, avez-vous brodé avec des jouets imaginaires que vous n’avez jamais eu en votre possession?
Je mets en scène avec des jouets les joies et cauchemars de l’enfance. J’adore la mythologie : sa fantaisie irrépressible, la question de la métamorphose des créatures de ce monde et l’humanisation de toutes choses. Aussi, je recrée avec ces jouets une sorte de mythologie. Comme font les enfants donc, pour lesquels il n’y a aucune différence entre un vrai ami ou un jouet, tout est également «réel» dans le monde que je crée. Notre imagination nous relie aux mystères de la vie, à la vraie partie de nous-mêmes. Mes personnages, jouets et poupées, expriment franchement la cruauté, la solitude et la fragilité, et en même temps la beauté et la folie. Mon travail parle le langage de la douceur de l’enfance, mais avec un côté sombre qui trahit mes angoisses les plus profondes.

Comment naissent vos images? de flashs? de vos propres rêves? de thèmes que vous déclinez et qui, par tâtonnement, finissent par faire éclore d’étonnantes mises en scène?
Tout ce que je vois et dont je fais l’expérience nourrit mon inspiration : contes de fées, poésie, peinture, littérature. Quand je vois poindre un soupçon de bonne idée, j’esquisse un dessin puis je le laisse un peu de côté et si, après quelques jours, l’idée me semble encore valide, je la développe mieux. Lorsque je tente une idée, je ne pars pas d’une expérience personnelle. Seulement, après que la peinture soit terminée, je me rends compte souvent combien la conception est dérivée de mes sentiments. C’est un peu comme un rêve, je suis mes intuitions sans savoir vers où je me dirige ou ce que je vais rencontrer le long du chemin…

L’un des chapitres se nomme Heavenly Nightmares: c’est étrange…puisque toutes vos œuvres semblent pouvoir s’insérer dans ce chapitre-là, non?
Oui, c’est vrai que tout mon travail est un peu poétique et dérangeant. Mes oeuvres jouent avec les contradictions, de même qu’une comptine a ses côtés sombres, ils représentent des rêves emplis de choses aimables avec une pointe d’obscurité.

La dernière partie est consacrée à Alice qui est le syncrétisme parfait de toutes vos obsessions artistiques, non? Eat me Drink me , le titre de la seconde partie, est également un clin d’œil à Alice, non?
Mes filles sont toutes un peu Alice, aux prises avec un corps en mutation, un monde en constante métamorphose. Un monde qui est illogique et incontrôlable dans sa nature même. Wonderland est un univers où tous les sentiments et les émotions existent au-delà des règles et des conventions. Ici, le cours normal des choses est bouleversé, encore et encore, d’une manière inhabituelle. C’est là que nous essayons de trouver notre identité et nos rêves. « Eat Me, Drink Me » est une scène représentant deux amants ayant l’intention de faire un petit déjeuner dont ils seront eux-mêmes la nourriture. Un jeu doux entre deux amants.

On y découvre Barbara : une image-hommage à votre éditrice Barbara Canepa? qui est fan de sucres d’orge?
Oui, il s’agit d’un hommage à Barbara, un Eden de douceur un peu cruel, comme son univers.

La cuisine, dans cet artbook, devient le lieu de violences terribles. Les victimes sont uniquement des légumes…parce que vous n’imaginiez pas mettre un poulet vivant ou une écrevisse dans les mains d’un enfant avec un couteau? C’était trop violent comme image?
Manger nos semblables est un sujet tabou dans notre culture et humaniser la nourriture donne un effet un peu choquant et drôle ; j’ai pensé aux végétariens : c’est vrai que j’aime l’horreur mais toujours en y insérant de l’humour . J’ai pensé aussi à tout ce qui nous alimente : nous commençons d’abord par être alimentés par l’intermédiaire du cordon ombilical, nous nourrissant d’aliments que génère notre propre mère, puis nous sommes nourris avec le lait de son sein. Je voulais montrer aussi que la nutrition, ainsi que l’acte sexuel, est l’une des plus grandes sources de satisfaction émotionnelle. Une source de plaisir et une source de culpabilité. Je me suis concentrée en particulier sur la question des bonbons dans mes récents travaux. Ces dessins sont spécifiquement conçus comme une célébration des plaisirs et des appétits de la vie. Il y a un sentiment de culpabilité qui plane au-dessus de tout, un murmure d’inquiétude dans un monde enrobé de sucre, de plaisir et de satiété. Je voulais rappeler les conséquences de ce qui allait se perdre dans ce pays des merveilles, de plaisirs insouciants, éphémères, transitoires .. Malgré la première impression de douceur et de lumière, les gâteaux sont ici une métaphore du désir qui n’est pas toujours mieux satisfait d’ailleurs….

Les petites filles n’ont pas toujours le même rôle dans la chaîne culinaire: tantôt elles mangent, tantôt elles sont mangées…de nombreuses images de cette partie expriment de façon très marquée la perte de l’innocence et le passage à l’âge adulte. Aviez-vous envie d’images plus lisibles par les adultes dans ce volume?
Oui, je les imagine davantage en direction d’un public adulte. Souvent mes histoires parlent du mystère de l’adolescence. Le passage de l’enfance à l’âge adulte, lorsque l’innocence disparaît et donne l’idée de péché. Mes filles à l’apparence innocente ne sont pas pleinement conscientes de leur sensualité. Avec ma façon ludique de mettre en scène , j’aime l’idée de suggérer une séduction espiègle . Certaines de mes œuvres rappellent l’iconographie des martyrs comme « Just Desserts» : Saint Sébastien, Sainte Thérèse , le corps percé par la douleur, apparaissent dans les affres du plaisir en même temps. Les corps des martyrs sont punis et tourmentés, aussi blessés et tourmentés qu’exprimant leur présence sensuelle.

Beaucoup de références musicales dans ce livre? Composez-vous en musique?
J’ai mis les titres des chansons que j’aime, avec quelques dessins en hommage à The Cure et Joy Division ; j’ai grandi avec leurs chansons.

Pourriez-vous, pour conclure, nous expliquer, par exemple, l’histoire de votre illustration nommée  » Love Will tear us apart »?
Le titre est une chanson de Joy Division et, en regardant l’image, je me demande si la princesse est désespérée à l’idée que son amant fait naufrage dans ses jupons ou si elle désire l’éloigner avec ses propres monstres.Je vivais des sentiments similaires quand je l’ai conçue. Mais comme chaque lecture est intéressante et possible selon moi, les images devraient être été laissées à l’interprétation libre de celui qui les regarde. Et puis je pense toujours que les mots enlèvent du mystère aux images alors je n’en dis pas plus …..

Daydreams
Nicoletta Ceccolli – Editions Soleil
Artbook
24,95 € – 96 pages

Le site officiel de Nicoletta Ceccolli

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