Frédéric Lordon : à la recherche d’un autre dessein

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Par Laurence Biava – bscnews.fr/ © Emmanuelle Marchadour/ Frédéric Lordon livre un ouvrage ambitieux et important composé de quatre grandes parties. De quoi s’agit-il ? D’un essai brillant sur la manière dont une société se structure affectivement et la manière dont elle évolue en condensant toutes ses névroses.

Après avoir longtemps refusé d’y toucher, les sciences sociales découvrent que la société marche aux désirs et aux affects. Mais quand on voit que l’économie, bien dans sa manière, poursuit son fantasme de science dure en s’associant maintenant avec la neurobiologie, on devine que le risque est grand pour que le « tournant émotionnel » porte à son comble le retour à l’individu et signe l’abandon définitif des structures, institutions, rapports sociaux, par construction coupables de ne pas faire de place aux choses vécues. Ici, l’auteur, explique, en mobilisant quelques textes fondateurs de Spinoza et de Bourdieu pour déployer sa thèse, comment il faut articuler les émotions des hommes et le poids de détermination des structures, pour arriver à une synthèse du « bien-vivre ensemble » Idem, comment penser la réalité sociale en déterminant les parts passionnelles des structures du capitalisme et la pertinence historique ?
La première partie fait la part belle à la philosophie et se demande pourquoi les sciences sociales sont généralement à la recherche d’une différence linguistique, pourquoi l’économie elle-même est une différence linguistique, et ce qu’on entend par langue des concepts. La seconde partie entre dans le vif du sujet et s’intéresse aux structures de nos passions dans nos environnements professionnel et privé. Où l’on comprend que les structures capitalistes et les affects salariaux qu’elles engendrent méprisent littéralement les significations de nos imaginaires et que, dès lors, les affects engendrés n’ont rien de « positif ». Il paraîtrait aussi que les crises économiques font naître au cœur du corps social un déterminisme passionnel, ce qui paraît cohérent. La troisième partie, enfin, est un grand chapitre consacré aux institutions d’où il ressort que la légitimité n’existe pas – l’idée de légitimité est une idée « creuse » selon une théorie spinoziste ; pas davantage n’existe philosophiquement parlant l’idée de consentement ni de servitude volontaire (Deleuze) et qu’il n’est également d’action sans acteur. La quatrième partie ne parle que des individus, de leurs modes de fonctionnements, de leurs environnements, de leurs passions et de leurs pulsions.
Frédéric Lordon a écrit un livre majeur qui allie philosophie et sciences sociales. Leur association et les réflexions qui naissent de ces rapprochements complémentaires semblaient inéluctables quand l’auteur, dans sa conclusion, assène que le libre arbitre et l’autodétermination n’existent pas… Cet essai nous montre combien le socle métaphysique de notre pensée libérale est en porte à faux avec la pensée de transformation sociale. Un livre à lire absolument et des pensées savantes à méditer. Pour penser différemment. Et agir sur soi.

La société des affects
De Frédéric Lordon
Editions Seuil
288 pages
Prix : 22 €

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