L’esclave muette : de Primo Lévi aux Pussy Riot

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Par Sophie Sendra – bscnews.fr/.fr/ « Ce quelque chose que j’ai devant moi appartient à une espèce qu’il importe sans nul doute de supprimer. Mais dans le cas présent, il convient auparavant de s’assurer qu’il ne renferme pas quelque élément utilisable » ; « Du bétail expulsé du champ légal pour les besoins de la production textile ». Ces deux citations parlent de la même chose, dans les mêmes termes, mais elles ont été écrites, l’une par Primo Lévi dans Si c’est un Homme, et l’autre par Nadejda Tolokonnikova, dans une lettre datée du 23 septembre 2013. Cette membre des Pussy Riot est détenue dans la Colonie (sic!) pénitentiaire IK 14 à Part, un petit village de Mordovie (Russie). Cette condition qui réduit l’être humain, le sujet à l’état d’objet, est une « spécialité » des régimes totalitaires qui semblent être récurrents dans l’histoire. Cela vaut bien une étude comparée.

De l’Action
Lorsqu’on fait de la philosophie, l’une des questions que l’on doit se poser est de savoir à qui ou à quoi on peut être utile.Il m’a été donnée de me poser cette question à la lecture d’une lettre publiée ces jours derniers par le journal Libération.
Cette lettre troublante et dérangeante rappelle une époque stalinienne, digne des goulags, des camps de travaux forcés. Certains détails évoquent le souvenir de l’inhumanité qui régnait au sein des camps de concentration.À quoi peut-on servir si nous ne relayons pas ce qui se passe dans la « Colonie pénitentiaire IK 14 » ? Non pas à rien, car il se passe bien d’autres choses à dénoncer dans le monde en plus de celle-ci, mais si nous ne disions rien, nous consentirions à accepter ce qu’il s’y passe.

De la Déshumanisation
Un des moyens les plus efficaces pour contrôler l’être humain est de le placer dans une position d’animalité.L’humiliation, la dépersonnalisation, la privation des droits élémentaires le place dans une situation que décrivaient déjà les premiers témoignages du camp de Buchenwald, dont celui de Robert Antelme dans L’Espèce humaine (1947) « Pour que le mépris soit totalement justifié, il faut que les détenus se battent entre eux pour manger, qu’ils pourrissent devant la nourriture ». C’est ce que décrit, à peu de choses près, Nadejda Tolokonnikova. Dans cette partie du monde, le souvenir d’Ivan IV « le terrible » n’est pas loin. Assassin notoire et connu pour sa cruauté, Ivan ne semble pas manquer d’héritier. Dans sa lettre Nadejda décrit ces « esclaves muets », cette « matière docile », cette « main-d’œuvre gratuite » qui se trouve être privée de nourriture, de vêtements, d’hygiène et de droits. Cela n’est pas sans rappeler le texte de R. Antelme « Ils ne nous ont ni fusillés ni pendus, mais chacun rationnellement privé de nourriture, doit devenir le mort prévu, dans un temps variable ». Parler devient donc impossible, s’exprimer est un rêve inaccessible sous peine d’être battue à mort par des chefs de brigades aux ordres du Lieutenant en charge de ce goulag du XXI° siècle.

De la Soumission
Pour contrôler les esprits, rien de mieux que de contrôler les corps. Les nazis avaient déjà compris cela. Afin d’affaiblir l’individu, la privation était de mise et l’est toujours. Nourrissez-le « de pain rassis, de lait généreusement dilué avec de l’eau, au millet exclusivement rance et aux pommes de terre toujours moisies » (Lettre de N. T) et vous obtiendrez des êtres qui ne sont que des ombres. Confisquez-leur leurs « vêtements chauds » et faites de même « pour les chaussures » et vous pourrez obtenir des cadences de travail de 16 à 17 heures par jour « de 07h30 à minuit et demi » (ibid). Ils pensent certainement « qu’à force de ne pas manger et de travailler, (elles) finiront par mourir » (R. Antelme). Les goulags étant des camps de travaux forcés, ils ne seraient pas l’exact reflet de cette « belle époque stalinienne » si on ne « déshabillait » pas les prisonnières afin qu’elles « travaillent nues ». À bout de force, certaines tentent de « s’éventrer avec une scie à main ». Lorsqu’elles ne portent pas atteinte à leurs jours, d’autres s’en chargent en leur « plantant des ciseaux dans le crâne » (lettre le N. T). Tout ceci avec la bénédiction de l’administration pénitentiaire.

Les Jeux de la cruauté
Pour mettre en place des « Jeux », il faut des épreuves. Isolement, terreur, tabassage, privation. Ce sera donc à celui qui sera le plus cruel : « vous êtes (collectivement) privées de nourriture et de thé, de pause toilettes et de cigarettes pour une semaine. Et vous serez punies (…) si vous ne vous comportez pas comme les anciennes se comportaient avec vous. Vous avez reçu des coups ? On vous déchirait la bouche ? Eh bien faites pareil. Il ne vous arrivera rien » (lettre de N. T). La patrie conquise par Ivan le Terrible au XVI° siècle organisera en 2016 les Championnats du Monde Junior d’Athlétisme. À cette date Nadejda Tolokonnikova devrait être sortie de cet enfer, si toutefois elle en réchappe. Ces tortionnaires modernes pensent sans doute « qu’ils l’auront à la fatigue, c’est-à-dire par le temps » (Robert Antelme).

S’il fallait conclure
À la question posée au début de cette chronique – à qui ou à quoi peut-on être utile ? – avons-nous tous, à notre échelle, une réponse à donner ? Ai-je été utile à Nadejda ? Je ne sais pas. Mais il faut dénoncer un mensonge : lorsqu’on dit que « le silence est d’or », c’est une contre-vérité. La parole n’a jamais été aussi précieuse qu’aujourd’hui, que demain, qu’après demain…et les jours suivants. Le 29 septembre Nadejda a été hospitalisée suite à sa grève de la faim. En réponse à sa lettre, l’administration pénitentiaire de cette « colonie » a organisé une journée « porte ouverte » (re-sic!).

NDLR :
La lettre de Nadejda est disponible sur le site www.liberation.fr Traduction de cette lettre : Veronika Dorman

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