Alan Hollinghurst : Le XIXème siècle en Histoire et histoires

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Par Julie Cadilhac – bscnews.fr / Alan Hollinghurst a une plume singulière, proustienne pourrait-on dire pour son goût des propositions interminables, et qui mêle librement les caractéristiques des diverses focalisations pour procurer au lecteur un nouveau « sentiment de lecture ». Pas de doute, voilà un auteur de talent, déjà par le souffle de ses phrases mais aussi par sa capacité à tenir le destin de personnages sur un siècle et donner au quotidien matière à enquêtes.

Ce roman fonctionne dans un premier temps comme une saga familiale sur fond de campagne anglaise, ensuite comme une série d’interviews destinées à faire ressurgir les souvenirs enfouis et à reconstituer un arbre généalogique précis additionné d’anecdotes qui prouveraient que les alliances et les naissances d’alors n’ont pas la limpidité que la vie a voulu afficher.
Daphné Sawle, Georges Sawle et Cecil Valance vivent aux Deux Arpents, en 1913 , une parenthèse d’émotions et de secrets qui les poursuivra toute leur vie. Ces quelques heures de frissons, orchestrées par l’aristocrate Cecil aux mœurs libertines, seront la raison de leurs agissements et de leurs blessures intrinsèques durant le siècle qui suivra. Une rencontre aux heures de l’adolescence qui deviendra décisive du fait de la mort de l’un d’entre eux.
La première partie du roman est ainsi consacrée à la parenthèse originelle dans la campagne anglaise. La deuxième évoque les premières années de mariage. Alan Hollinghurst, en ménageant de longues ellipses temporelles, donne ensuite aux lecteurs l’occasion de retrouver ces trois personnalités au travers de la vie d’autres personnages comme Paul Bryant , employé de banque puis auteur, notamment. L’enjeu est ambitieux et parfois un peu déstabilisant pour le lecteur qui doit patienter parfois durant un ou deux chapitres pour comprendre le lien entre le nouveau personnage qui lui est présenté et les trois protagonistes de départ.
Un puissant sentiment de nostalgie étreint le lecteur dès la seconde partie car Alan Hollinghurst réussit le tour de force de mettre un personnage défunt au centre de tout . Fantôme obsessionnel, l’absence de Cecil hante les lignes et est l’explication au désordre caché qui règne derrière l’ordre apparent. Les tabous étouffent, le souci d’être dans le rang asservit sous le joug Georges et Daphné. Comment peut-on vivre après une tornade aussi ébouriffante de fantaisie, de mystère et de charme que Cecil? Vit-on ou survit-on après?
Les parties suivantes confèrent à Daphné et à Georges ,qui ont alors plus de soixante et dix ans , une autre dimension: ils deviennent des figures « historiques, littéraires » qui intriguent, forcent l’admiration. Ils ne sont plus au cœur du mouvement et de l’Histoire; ils sont déjà des monuments à qui l’on rend hommage, des témoins décatis d’un passé mémorable et ,jusqu’à la fin, Cecil continue d’être présent – poète, à l’aura nimbé de mystère, de la première guerre mondiale, dont certains auteurs aspirent à faire la biographie.
Cecil demeure l’icône du poète espiègle et inspiré, condamné à une éternelle jeunesse tandis que Daphné Jacobs et George Sawle subissent les affres de la vieillesse , des désillusions et des souffrances que la vie a semés sur leur chemin. Formidable réflexion sur le temps et les conséquences du passé,ce livre évoque aussi la question de l’homosexualité, tabou durant une bonne partie de ce siècle , qui force les hommes à cacher leurs désirs et à épouser des femmes qu’ils ne sauront aimer. Êtres sacrifiés aux bienséances, Cecil, George, Revel, Hubert et bien d’autres offriront à l’Histoire un profil politiquement correct, assourdissant les crises familiales mais n’empêchant pas les malaises et les incompréhensions.
Un roman passionnant et dense qui vous offrira de longues heures brillantes de lecture!

 » À dire vrai, j’ai souvent l’impression d’être enchaînée à ce pauvre vieux Cecil. C’est sa faute, en partie, parce qu’il s’est fait tuer; s’il avait vécu, nous aurions été de simples ombres dans nos passés respectifs et je doute que quiconque s’en serait soucié le moins du monde.  »

ALAN HOLLINGHURST
L’enfant de l’étranger
Editions Albin Michel
736 pages
Prix : 25 €

Photo ©Thierry RAJIC/ Figure

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