Denis Marleau

Denis Marleau et ses femmes savantes sous le haut patronage de Madame de Sévigné

Par Julie Cadilhac – BCNEWS.FR / © Stéphanie Jasmin/ Denis Marleau est un metteur en scène et scénographe québécois qui dirige également régulièrement des stages en France, Belgique, Italie, Suisse et au Mexique . Ses distinctions honorifiques ne manquent pas et nous n’en ferons qu’une liste non exhaustive : Chevalier des Arts et des Lettres de France, Chevalier de l’Ordre national du Québec, Officier de l’Ordre du Canada, Docteur honoris causa de l’Université du Québec et de l’université Lumière de Lyon….

propos recueillis par

Après avoir suivi une formation de comédien au Conservatoire d’Art dramatique de Montréal, fréquenté des stages de mises en scène et de mime en France, il fonde en 1982 sa compagnie de création UBU . Ses premiers spectacles s’orientent vers la danse-théâtre puis vers le théâtre musical. De 2000 à 2007, il dirige le Théâtre Français au Centre National des Arts d’Ottawa. Ses mises en scène sont souvent programmées au Festival de Théâtre des Amériques mais et six d’entre elles ont été jouées au Festival d’Avignon. En 2011, avec Agamemnon de Sénèque, il est le premier metteur en scène canadien à créer un spectacle pour la Comédie-Française et il monte la même année Les femmes savantes de Molière au Château de Grignan. Nous sommes très heureux qu’il ait accepté, depuis Montréal, de répondre à quelques menues questions à propos de ce travail de mise en scène qui est en tournée depuis 2011! Faisons bien les honneurs au moins de nos esprits!

Avec Les femmes savantes, vous vous attaquiez pour la première fois à Molière. Vous avez pourtant monté de nombreux auteurs du Répertoire. Pour quelles raisons avez-vous attendu pour monter Molière ?
Je n’ai pas vraiment monté beaucoup d’auteurs du grand répertoire, mis à part ces trois classiques allemands, Büchner, Goethe et Lessing et plus récemment à la Comédie-Française un poète de l’Antiquité romaine, Sénèque le Jeune. Ce sont surtout les écrivains de la modernité (Beckett, Tchekhov, Jarry, Wedekind, Tzara, Khlebnikov, Schwitters, Maeterlinck, Queneau…) que j’ai mis en scène et des auteurs contemporains (Cixous, Chaurette, Soucy, Koltès, Tabucchi, Bernhard, Jelinek Fosse, Pliya, Loher). À vrai dire, pour arriver à Molière, il aura fallu un concours de circonstances assez exceptionnel, cette invitation aussi imprévue qu’inespérée de monter une pièce classique à Grignan.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de choisir Les femmes savantes en particulier? Compatissiez-vous pour Henriette?
L’histoire de Grignan m’a particulièrement inspiré en me faisant entrer en relation intime avec l’univers de madame de Sévigné et de sa fille qui a habité le château. Et comme metteur en scène et scénographe, je voulais qu’on habite ce château, qu’il ne soit pas seulement une simple toile de fond mais bien un lieu vivant ; en même temps, il fallait faire entendre une langue théâtrale, celle de Molière, que les comédiens doivent aussi habiter, pour la mettre en vie.
La relation mère/fille chez la Marquise de Sévigné à travers leur correspondance a certainement inspiré ce choix des femmes savantes, qui est aussi une comédie de mœurs et un drame de famille. En ce sens, Henriette est intéressante parce qu’elle n’est pas vraiment une jeune fille conventionnelle qui veut un mariage pour se caser dans une vie sage et prévisible. Elle résiste à l’esprit de famille qui règne chez elle, où la figure dominante de la mère est complètement obnubilée par Trissotin. Et face à ce dernier Henriette démontre beaucoup d’humour autant qu’une force renversante au 5e acte. C’est une fausse idiote qui croit en l’amour, par-dessus tout. Mais j’ai été sensible aussi au drame d’Armande qui est un personnage complexe, intense et pathétique parce que plus influençable et drôle à la fois dans ses excès et complaisances intellectuelles.

Vous avez transposé la pièce dans les années 50: quelles images, quelles œuvres, quels faits particuliers vous ont aidé à opérer cette transposition ?
D’abord, ce lien assez surprenant avec une pièce d’Elfriede Jelinek, tirée de « Drames de princesses » que je venais de monter avec Stéphanie Jasmin. Beaucoup d’images des années 50’ et 60’ qui évoquaient la vie de Jackie Kennedy-Onassis nous sont ainsi revenues pendant la lecture des Femmes savantes. Plus personnellement, je me suis souvenu des toilettes de soirée de ma mère et de toutes ces discussions qu’ont amené, par exemple, la pilule contraceptive et la libération sexuelle et comment celles-ci ont redéfini le rôle de la femme dans la société occidentale. Ce désir d’émancipation chez les « précieuses » de l’époque de Molière était tout autant légitime et pas seulement cosmétique. Et c’est donc de manière allusive et par touches légères que j’ai intégré quelques motifs sixties dans la représentation et en sortant aussi la pièce de son décor habituel, un salon avec bibliothèques et cabinets de curiosités, pour la déplacer en extérieur, sur une terrasse au milieu de l’été.

Comment avez-vous travaillé la préciosité avec vos comédiens? Et d’ailleurs l’avez-vous travaillée en tant que telle? Pour quelles qualités de Carl Béchard l’avez-vous choisi comme Trissotin, poète précieux?
La préciosité se trouve dans le langage que parlent les personnages, il faut donc suivre le texte et le jouer à la lettre, pour en faire entendre les variations, les nuances et tout ce qui relève d’un art de la conversation. Ça passe par l’oralité et je me suis employé avec les comédiens à ce que la pensée du texte soit toujours clairement proférée malgré la versification qui implique nécessairement un effort intellectuel. Pour le rôle de Trissotin, une évidence pour moi qu’il soit joué par Carl Béchard qui a été des premières aventures de la compagnie UBU il y a trente ans. Carl est un acteur très imaginatif, virtuose et chez lui la fantaisie s’exprime autant à travers le corps que par la parole. Il sait donner une mesure à l’outrance, tout en prenant des risques à chaque représentation.

Les femmes savantes auraient été écrites pour se moquer d’un précieux de l’époque; les pièces de Jean – Baptiste Poquelin lui donnaient l’occasion de régler ses comptes…Avec ses choix de textes et ses choix de mise en scène, Denis Marleau règle-t-il parfois aussi « ses comptes »…c’est à dire cherche-t-il à évoquer des situations qui le dérangent?
Évidemment, le choix d’une œuvre n’est pas innocent, mais c’est avant tout un désir d’entrer en relation avec un imaginaire, un monde qui nous attire ou nous inquiète, et qui va souvent nous surprendre en cours de processus et parfois même nous déstabiliser. Avec Les Femmes savantes, je me suis plus intéressé à insuffler de la vie au texte de Molière pour des spectateurs d’aujourd’hui, qu’à me servir de lui pour régler des comptes… J’ai abordé Molière au fond comme un auteur contemporain et toujours dans une recherche constante de justesse et de vérité.

On a du vous le demander un nombre incalculable de fois mais, si vous deviez vous attaquer à une autre pièce de Molière, laquelle serait-ce et pourquoi?

Franchement, je ne sais pas trop. J’ai lu et relu Amphytrion qui m’intéresse, et assurément, Tartuffe qui m’exciterait beaucoup.

Enfin travaillez -vous sur d’autres mises en scène actuellement? Lesquelles?
Oui, dès mon retour à Montréal, j’entame avec Stéphanie Jasmin les répétitions d’une pièce qui me semble encore bien mystérieuse, La ville, de Martin Crimp, qui sera créée en début d’année prochaine à l’Espace GO. Je vais continuer aussi à travailler sur des textes de Dea Loher, et nous avons un projet de création d’un théâtre musical prévu pour Mons 2015, capitale culturelle.

LES FEMMES SAVANTES

Mise en scène de Denis Marleau
Collaboration artistique de Stéphanie Jasmin

Avec
Marie-Ève Beaulieu (Martine),
Carl Béchard (Trissotin),
Isabeau Blanche (Armande),
Henri Chassé (Chrysale),
François-Xavier Dufour (Clitandre),
Cédric Dorier (Ariste),
Denis Lavalou (Vadius et le notaire),
Muriel Legrand (Henriette),
Sylvie Léonard (Bélise),
Christiane Pasquier (Philaminte)
Stefan Glazewski (L’Épine et valet acrobate)
Damien Heinrich (Julien et valet acrobate)

Coproduction : UBU compagnie de création, Les Châteaux de la Drôme, Le manège.mons / Centre Dramatique

Dates de représentation:

Palais des beaux-arts de Charleroi, Charleroi, Belgique
18 et 19 octobre 2013

Théâtre de Namur, Namur, Belgique
Du 22 au 26 octobre 2013

Théâtre Vidy-Lausanne, Lausanne, Suisse
Du 29 octobre au 2 novembre 2013

Maison de la Culture d’Amiens, Amiens, France
5 et 6 novembre 2013

Scène nationale de Sète et du bassin de Thau, Sète, France
12 et 13 novembre 2013

Théâtre de Privas, Privas, France
19 et 21 novembre 2013

Le Granit, scène nationale de Belfort, Belfort, France
26 et 27 novembre 2013

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